La résidence

Territoire

Ce fut une aventure humaine intense qui, personnellement, m’a bouleversée.

Je remercie Livre et Lecture en Bretagne de m’avoir sollicitée pour participer à ce projet.

Je suis reconnaissante à tous les partenaires qui m’ont accueillie chaleureusement, se sont montrés très disponibles et ont tout fait pour que le projet aboutisse dans les meilleures conditions possibles. Par ordre d’apparition : Hélène Fouère, Nathalie Moigne, Sébastien Portier, Olivier Le Gall, Sandrine Sturlini, Eric Peltier et Cécile Morel-Chevalier.

Maintenant, j’éteins la lumière.

Je ferme la porte.

Jour -1, Vendredi 6 mars

Perharidy-

(mardi 12 mai)

Demain il y a eu la restitution, il y aura le bilan.

Je me prépare: cinquante longueurs de piscine.

Jour -2, Jeudi 5 mars

Landivisiau

(lundi 11 mai)

Vue depuis l’intérieur de la médiathèque de Landivisiau.

A cette période de la résidence, je luttais pour maintenir le recul nécessaire. Mais les récits de vie s’enchainaient, et certains difficiles, douloureux. Je découvrais une réalité sociale,  des conditions de vie inacceptables, plus dures encore que ce que je pouvais imaginer. A cela s’ajoutaient des propos de journaliste proche du Front National, et le film « Se battre » passait à Lesneven. Je me disais : nous sommes en France ?

Je me souviens m’être dit, il n’y a plus rien d’autre à faire que de descendre dans la rue, et de dire « Ça suffit  maintenant ! »

Je ne peux penser à Landivisiau sans penser à ce groupe de jeunes et à l’abandon dans lequel ils se trouvaient.

Et moi je venais, avec ma littérature et mes ateliers d’écriture.

Je n’avais que cela à leur proposer.

J’avais tout cela à leur proposer.

Certains y furent sensibles.

Jour – 3, Mercredi 4 mars

Morlaix

(dimanche 10 mai)

Caisses de légumes en attente à Kerouzern, Sybiril.

Marta et Paola m’ont reçu dans la ferme où elles travaillaient. Ce jour-là, tout était à l’arrêt. Elles me montraient les tresses d’oignons et d’échalotes qu’elles avaient faites, le travail de tout un mois qui ne s’écoulait pas.

Pendant ce temps, des agriculteurs déversaient des tonnes d’échalotes sur les routes, broyaient  les choux fleurs avec la terre qu’ils retournaient ou manifestaient à Morlaix, avec les conséquences que l’on sait : hôtel des impôts et siège de la MSA brûlés.

Et  au gîte où je logeais, un groupe d’agriculteurs revenait d’un tribunal où ils étaient deux à être jugés pour avoir déversé le lait d’une coopérative.

Les paysages semblent si paisibles lorsqu’on les traverse.

J’ai beaucoup roulé durant cette résidence.  Je traversais le territoire, de Plourin où je logeais à Lesneven ou Roscoff, Landerneau ou Lanmeur. Mais plus que mes allées et venues incessantes,  ce sont les « Histoires de voix » que m’ont racontées les participants qui m’ancrèrent dans la réalité de ce pays.

Il me faut pour comprendre intimement un lieu le parcourir à pied.

En voiture, il n’y a plus ni terre, ni air, ni eau et  le paysage en arrive à manquer de consistance.

Je roulais, je marchais et j’écrivais de moins en moins.

La consistance des choses a aussi à voir avec l’écriture. N’écrivant pas, je ressens moins bien, comme si j’étais moins présente au monde. L’écriture ne me coupe pas du monde, elle me le rend plus réel.

Et hier, après tous ces mois sans écriture, lorsque j’ai eu fini d’écrire sur le blog et que j’ai regardé par la fenêtre de la cuisine, j’ai vu  le paysage de campagne autour de la maison plus modelé, ses verts plus vifs, comme s’il prenait un relief nouveau.

Enfin.

Jour -4, Mardi 3 mars

Lesneven

( samedi 9 mai)

Lesneven

J’aime la sérénité qui se dégage de cette photo.

Etre serein au milieu des livres, finalement, c’est ce vers quoi nous tendions : que des personnes puissent retrouver une certaine tranquillité d’être, en étant dans ce qui les remue douloureusement : l’écriture et la lecture.

A Lesneven, tout se passait dans la cuisine.

Accéder à la cuisine, c’est entrer dans une intimité plus douce, débarrassée de certaines convenances, axée sur La vie matérielle (Duras). La table est recouverte d’une toile cirée, on est au centre du foyer, à sa partie non pas cachée mais intense, il y fait plus chaud, on se détend. On passe du statut d’invité à celui d’intime.

On ne reçoit pas tout le monde dans sa cuisine.

La cuisine de la médiathèque de Lesneven nous ouvrit une belle parenthèse.

Un à-côté.

Un lieu facilement investi, on l’occupait entièrement, on s’y retrouvait dans quelque chose d’à la fois habituel, une cuisine, et inhabituel, la cuisine de l’écriture.

Je me souviens de ce moment extraordinaire où Christelle et Janine étalèrent sur la table de la cuisine ce texte qu’elles avaient appelé la maquette : l’entretien que j’avais retranscrit et qu’elles avaient découpé, remonté, recollé, complété, il occupait toute la place sur la table.

Je me souviens aussi de ce qu’elles ont raconté : pour faire ça, cette maquette, elles ont fait sortir tout le monde de la cuisine et elles ont étalé les feuilles sur leur table, en se disant : il faut tout reconstruire dans l’ordre.

La maquette de leur livre, de leur vie.

Cela faisait partie de mes souhaits : que chacun s’empare du récit de sa vie et se l’approprie en le retravaillant.

Elles l’avaient fait, y passant deux jours, n’en dormant plus…

Et avec cette maquette, ratures, (mots écorchés dirait Christelle), notes ajoutées, blocs déplacés, des flèches, des numéros, nous étions dans la cuisine de l’écriture.

En atelier, je n’oublie pas la cuisine.

L’atelier comme mise à nu des processus d’écriture.

Comme la compréhension de ce que nous faisons à l’écriture et de ce qu’elle nous fait.

Il s’agit ensuite, comme avec cette maquette,  de prendre soin du texte.

Le retaper, pour donner à voir un texte débarrassé de ses écorchures, lisible par tous.

Prendre soin du texte, c’est prendre soin de soi. (Des autres, si c’est moi qui retape et c’est souvent ainsi ).

Et lorsqu’on est exclu de la langue, prendre soin du texte, c’est revenir dans la langue. (ou aider à y revenir).

Lutter contre cette exclusion de la langue, c’est lutter contre un pouvoir qui oublie une certaine partie de la population, ou la maintient  à l’écart  et pense pour elle, puisqu’elle n’a pas les mots pour.

C’est tenter de redonner à chacun le pouvoir de se définir par lui-même.

C’est aussi lutter contre la honte. Et plusieurs m’ont parlé de cette honte sociale qui les fait baisser la tête et raser les murs. Qui fait qu’ils n’osent plus.  Et disparaissent à nos yeux.

Deviennent invisibles.

Et je remercie ici Dominique, Christelle et Jeannine qui, sur ma demande,  sont venues à Rennes témoigner à la table ronde « Donner voix aux invisibles », dans le cadre des journées organisées par Livre et Lecture en Bretagne aux Champs Libres.

La résidence a été mise en place dans le cadre d’un projet  plus large de lutte contre l’illettrisme.

Ce ne fut pas simple d’utiliser ce mot illettrisme.

D’autant plus que je n’invitais pas le public sur un projet de lutte contre l’illettrisme, j’invitais le public sur un projet d’écrivain, Histoires de voix. Dans les gens rassemblés devant nous, potentiellement intéressés, certains étaient en difficulté avec l’écrit, mais d’autres non. Nous eûmes donc des illettrés, et beaucoup d’autres, qui ne l’étaient pas.

Et lorsqu’ Emmanuel Macron fut si maladroit, avec son  femmes illettrées de chez Gad, et qu’une journaliste m’appela, et que ses questions tendaient à ce que je dise les trois mots que déjà ils avaient sans doute écrits, femmes (Y-a-t-il beaucoup de femmes dans votre projet ? ) de chez Gad, (Elles viennent de l’agro-alimentaire ?) je vis le piège se refermer. Je ne pouvais décemment pas, au vu de celles qui étaient dans le projet, arriver à la conclusion qu’ils souhaitaient, je dis, oui il y a beaucoup de femmes mais seulement trois de l’agro-alimentaire, et la journaliste reprenant : ces illettrées alors et moi : C’est vous qui employez ce terme, la réalité est plus complexe que cela. Pour ce projet, je peux vous parler de chacun, de chacune, je ne peux pas généraliser. Et sans doute y-avait-il des personnes, femmes mais hommes aussi,  en difficulté avec la lecture et l’écriture chez Gad, mais celles avec qui j’ai travaillé n’étaient pas dans cette situation.

Bien sûr, bien sûr, mais si vous généralisiez vous diriez quoi ? Et ne m’ayant pas entendu aligner les trois termes : femmes illettrées de chez Gad, il n’y eut pas d’article.

Jour -5, Lundi 2 mars

Lanmeur

(vendredi 8 mai)

Lanmeur.

Je me souviens de cette première impression, lorsque je suis arrivée à la maison de retraite. J’étais un peu en avance sur l’heure du rendez-vous. J’ai vu cette sculpture, et plus loin une immense peinture  accrochée en plein air, je me suis dit, ça n’est pas un lieu ordinaire.

De fait.

Avec les personnes âgées, on travaille souvent la mémoire. On convoque des souvenirs, des anecdotes. Ce qu’ils ont vécu est important, c’est ce qui fait ce qu’ils sont. Mais je me souviens m’être dit qu’on les enfermait  dans ce passé, et qu’il n’y a pas que cela : il y a le présent aussi. Dans Marie-Rose, j’ai mis dans la bouche d’une Voix : Je n’ai pas fini de vivre. Phrase que je n’ai pas entendue. Mais peut-être l’ai-je ressenti, cette sensation terrible d’être en fin de vie, mêlée à cette envie de vivre encore.

Un désir dissimulé d’intensité.

Je me souviens de ces lectures que j’ai faites à plusieurs groupes. Je me souviens qu’une résidente avait dit, une lecture comme ça, ça fait du bien à tous. Je me souviens que ça a renouvelé ma vision de la lecture à voix haute pour un groupe. Je me souviens que dans le bulletin de la résidence, cela avait été titré ainsi : Une lecture thérapeutique.

C’était cela qui se passait pendant ces lectures : il y avait de l’intensité, intensité de l’écoute, intensité des échanges, intensité des émotions qui, pour certains, revenaient, en écho à la lecture.

Nous étions des êtres vivants.

Qu’a à voir la littérature avec la vie ?

Tout.

Et rien.

La littérature n’est pas la vie.

Mais elle éveille en nous ce qu’il y a peut-être de plus vivant. Elle nous agrandit, nous comprenons quelque chose de nous-mêmes et du monde.

Je lis. En ce moment, ne pouvant écrire, je lis.

Janvier, février, mars et même avril, j’ai lu un peu boulimique, dans les répits de la fatigue, comme pour me distraire de ma peine, oublier, ne pas réfléchir, lire, lire, lire.

Mais ça n’était pas les bonnes lectures.

Elles m’abrutissaient, elles ne me libéraient de rien, elles apportaient de l’encombrement.

Elles me fatiguaient finalement.

J’avalais des mots, me disant, je n’en ai plus, il m’en faut, il m’en faut.

Je crois que j’ai lu comme certains peuvent boire.

Vite. Et mal. Et trop.

Je crois que j’en ai eu la gueule de bois.

Maintenant je lis vraiment.

Des livres qui font écho, qui me donnent à penser.

Nul hasard, je lis des livres de femmes écrivains, qui écrivent sur leur condition de femmes et d’écrivain, ou qui écrivent sur d’autres femmes, d’autres écrivains, mais dans l’autre se cherchant.

Le vrai lieu, Annie Ernaux

Mes clandestines, Sylvie gracia

Le journal de Virginia Woolf

Ecrire, Marguerite Duras

L’une et l’autre, six écrivains se liant à un écrivain qu’elles admirent : Marie Desplechin et la comtesse de Ségur, Camille Laurens et Louise Labé, Gwenaëlle Aubry et Sylvia Plath, Lorette Nobécourt et Marine Tsvétaïeva, Marianne Alphant et Jane Austen,  Cécile Guibert et Cristina Campo.

Ce livre là particulièrement, me fait du bien. Et plus particulièrement encore, le texte de Lorette Nobécourt évoquant Marian Tsvétaïeva. Il y a ces deux vies, de femme, d’écrivain, cette quête incessante, mais aussi, et peut-être surtout, il y a l’écriture de Lorette Nobécourt, au rythme vivifiant.

Je sens une pulsation, un cœur  qui bat, et cela me met en marche.

Peut-être que ce livre-là me ramènera à l’écriture.

Il m’a déjà ramenée à ce blog.

Jour -6, Dimanche 1er mars

Lampaul-Guimiliau

( jeudi 7 mai)

La photo a été prise à Lampaul, depuis l’intérieur de la médiathèque.

Je me souviens, j’étais seule dans la médiathèque. Il y eut beaucoup de moments comme ça pendant la résidence, où je me suis trouvée seule dans les médiathèques. C’est rare. Ça ne me déplaît pas.

A landerneau, il y avait beaucoup de mouvement, de trajectoires, de déplacements, d’instabilité. Ici à Lampaul, la vie se construisait autour d’une usine, et puis autour du combat pour la sauver. Les vies s’épaississaient sur place, le discours était dense, ancré dans la réalité du territoire. Les entretiens furent longs, des vingtaines de pages retranscrites presque à chaque fois.

Chacun, me parlant de lui, de son lieu, me parlait d’une communauté, d’un territoire.

Chacun relié aux autres.

On dépassait l’expérience personnelle pour réfléchir à l’expérience commune.

La dernière chose que j’ai écrite sur mon blog avant de reprendre ce 6 mai, date du 18 janvier : Le vrai lieu, c’est l’écriture, en référence à Annie Ernaux et à son texte : Le vrai lieu, que je lisais à ce moment-là.

Et puis plus rien jusqu’à ce 6 mai.

Si, une photo par jour.

Cette phrase, le vrai lieu c’est l’écriture suivie du silence sur le blog, et des photos de manuscrits, laisse à penser que toute cette période je fus dans le lieu de l’écriture.

Oui. Et non.

Je me souviens que je voulais être tranquille avec tout ça, j’avais dit que je maintiendrais le blog jusqu’à la restitution,  alors j’assurais le minimum, la photo, laissant peut-être penser que j’écrivais.

Oui. Et non.

Les photos prises ont réellement été prises à ce moment- là, ces jours-là.

J’y étais, oui. Mais je ne voulais pas y être. Ce n’était pas un lieu accueillant. Il était trop tôt pour que j’y aille, trop de fatigue accumulée, pas assez de recul, il aurait fallu, je ne sais pas, que je parte courir dans le froid, dans la neige, que je laisse tout cela ; mais il y avait la restitution le 7 mars. Alors je me faisais violence. Lorsque la fatigue me laissait un peu de répit, je travaillais une ou deux heures. L’écriture se donnait au compte-goutte. A l’allure où j’avançais je n’avais d’autre choix que d’y être chaque jour, à écrire mes trois ou quatre phrases et à tout reprendre le lendemain parce que rien ne me convenait.

Mon bureau était envahi par toutes ces feuilles chiffonnées, je jetais plus que j’écrivais.

C’est le travail de l’écrivain, je le conçois.

Mais tout de même, ce blocage, alors que j’avais accumulé tant de matière. (Je me souviens de Mathilde, avec qui je déjeunais, ce dernier jour de résidence au self de Perharidy, me disant : c’est super, pour toi, maintenant  tu vas pouvoir écrire avec tout ce que tu as accumulé, comme matériau. Et je me souviens de l’effroi en moi tout à coup, devant tant de matière et ce que je pressentais déjà, que je ne serais pas en mesure d’écrire avant longtemps.)

J’avais tout donné, ou trop donné, j’avais donné et je n’avais plus. Oui, c’est cela, cette sensation en moi de ne plus avoir aucun mot.

Mais il y a autre chose.

La résidence de création s’est assez vite transformée en résidence de médiation et j’ai très peu écrit au final, durant tous ces mois.

J’ai écrit  Marie-Rose, qui est un texte que j’aime beaucoup, mais sept mois pour écrire Marie-Rose, c’est un peu maigre pour une résidence de création.

Dans un premier temps, le fait de ne pas écrire (juste le blog, mais pour moi ça n’était pas de la création, plutôt un journal au jour le jour), m’a mis mal à l’aise : je ne remplissais pas le contrat.

Dans un deuxième temps, s’est posée pour moi la question de ma légitimité : si je n’écris pas, quelle est ma légitimité à conduire ce projet ? (Cette question de la légitimité se pose à tous je crois et chacun la traite comme il peut.) (Doute accentué par le fait qu’au cours de la résidence, très peu d’actions ont été menées autour de mon travail d’écriture.)

Dans un troisième temps, il y eut le manque. L’équilibre se joue entre écrire et faire écrire. Je touchais au déséquilibre.

Dans un dernier temps, il y eut la colère contre moi-même de m’être mise dans une telle situation : celle de ne pas écrire.

J’ai résisté durant ces mois de résidence, résisté pour maintenir l’écriture, j’ai lutté parce que je savais que sinon, ce serait difficile.

Et à qui parler de cela ?

Le peu de fois où je l’ai fait, on m’a répondu, mais si tu écris. Et à chaque fois en moi, cette question : mais qu’est-ce qui leur permet de dire cela ?

Et à chaque fois le renvoi à la solitude.

Ecrire, c’est aussi un contrat avec soi-même.

Etre écrivain n’est pas ce qui me préoccupe au quotidien. Je ne me pense pas écrivain. Je veux dire, cette phrase « je suis écrivain » me traverse très rarement l’esprit.

J’écris.

Ou je n’écris pas.

Ce qui fonde le fait que je sois écrivain ne s’appuie pas sur ce que j’ai déjà écrit, mais sur ce que je suis en train d’écrire.

Ecrire est vivant.

Ou pas.

Dans les rencontres, les jeunes (puisque je publie en littérature jeunesse, les rencontres se font avec un public de jeunes) me demandent souvent : pourquoi écrivez-vous ?

Est-ce qu’on sait pourquoi on écrit ?

Lorsque j’écris, je suis ici et maintenant, en connexion profonde avec ce que je suis, avec ce que je ressens, avec ce que j’ai vécu, avec ce qui m’entoure.

J’écris et je me sens extrêmement vivante.

C’est tout.

Ce qui ne veut pas dire que je ne suis pas vivante autrement. Ecrire n’est pas la vie.

Ce qui veut dire que j’aime les moments où je me sens vivante.

Ecrire est un moment intense de vie.

Alors, si je n’écris pas…

J’ai manqué d’écriture pendant cette résidence, comme on manque d’air, ou d’eau.

Et peut-être suis-je revenue avec ce doute: suis-je écrivain? Je dis peut-être parce que, comme je l’ai écrit, « être écrivain » n’est pas ce qui me préoccupe habituellement. Est-ce que la résidence m’avait obligé à me penser écrivain ?

Et qu’est-ce que cela voulait dire?

Ce qui importait c’est que l’écriture avait disparu.

Et il fallait  en ce mois de janvier 2015 faire revenir ce qui petit à petit avait disparu.

Et écrire à partir de ce qui avait mis l’écriture K.O.

C’est un peu violent cette expression,  mais ce fut violent, en ce mois de janvier.

Ça l’est un peu moins.

Jour – 7, Samedi 28 février

Landerneau

Apprendre à finir.

C’est une fausse date. Nous ne sommes pas le samedi 28  février mais le mercredi 6 mai.

J’avais dans l’idée de mener ce blog jusqu’au 7 mars, date de la restitution, et puis cela s’est arrêté avant, une semaine avant.

En panne sèche.

Et depuis le 7 mars, je traîne cette arrière-pensée : en finir avec ce blog, avec cette résidence, une bonne  fois pour toutes.

Je sais pourtant que je n’en aurai pas fini tant que je n’écrirai pas ce grand roman de voix, que je pressens possible mais qui, pour l’instant, est impossible.

Toute écriture est impossible, comme si la résidence avait brûlé la terre intérieure et qu’il fallait attendre que cela se régénère avant d’espérer quelques pousses. Et ce rythme-là, intérieur, ne suit pas celui des saisons, sinon le printemps aurait rapporté l’écriture.

La seule écriture possible, aujourd’hui  6 mai c’est celle-ci.

C’est-à-dire, encore une fois,  revenir sur la résidence.

Il y a Tentative d’épuisement d’un lieu parisien de Perec, il y aurait Tentative d’épuisement d’une expérience de résidence d’auteur.

Le bilan approche, le second puisque nous en avons déjà  fait un avec Livre et Lecture en Bretagne, qui fut sans doute fait trop tôt. Trop tôt pour moi qui n’en avais pas fini avec tout cela.

Alors nous entrerons dans la fiction, mais tout n’est-il pas fiction ? Les dates de cette dernière semaine  seront fausses, elles courront jusqu’à celle déjà passée de la restitution  et puis nous refermerons la page, pour de bon cette fois. J’espère.

Les photos seront des photos déjà publiées sur le blog, mais cette fois en noir et blanc. Elles seront celles qui ont servi de Cartes Postales pour la restitution. J’avais tout d’abord écrit, elles seront celles qui serviront. Serviront, au futur, me soumettant à la fiction. Mais le futur est aujourd’hui antérieur et personne n’est dupe.

La première photo, celle d’aujourd’hui, a été prise à Landerneau, dans le quartier de Kergreis. C’était un des premiers jours de la résidence, vers le 14-15 mai 2014. C’était après un entretien avec Adrienne, qui n’a pas poursuivi le projet au-delà de cette rencontre. J’ai toujours son entretien retranscrit que je ne lui ai jamais donné. Il faisait beau, je me souviens du bruit des taille-haies dans les jardins du lotissement près du petit bois dans lequel elle m’avait emmené. Elle était la troisième femme que je rencontrais, après Midori et Zulikhan et déjà je me doutais qu’il y aurait beaucoup de femmes dans ce projet.

Je porte maintenant chacune d’elle en moi.

Chacune m’a traversée, à sa façon, j’ai reçu chacune, à ma façon,  et  je peux, pour chacune,  convoquer un souvenir assez vif encore.

J’avais commencé un texte, un portrait de femme, comme un puzzle dont chaque pièce viendrait d’une femme rencontrée :

Ici, ce n’est pas comme ailleurs en France. C’est ce qu’elle dit.

Elle est venue pour la saison des échalotes et elle est restée. Dans un sourire, un rire, elle dit, même si c’est difficile.  Elle me montre ses mains, elle fait bouger les poignets, elle masse les articulations. C’est là que ça fait mal. Elle m’emmène sous les tunnels en plastique des semis. Au début elle a dormi dessous. Elle énumère les noms des légumes, choux-fleurs, brocolis, carottes, oignons, pommes de terre, elle s’applique, ce sont ses premiers mots français. Elle dit, voyez ma fille,  elle est née ici, elle parle français, même la nuit, elle rêve en français. Moi, je ne peux pas, je n’oublie pas assez d’où je viens.

Elle regarde sa fille et elle rit. Elle dit, c’est un cadeau du ciel, on ne l’attendait pas et elle est née dans une église. Elle dénoue son foulard, le fait glisser, elle le réajuste, le renoue. Un instant dans ce geste, elle laisse échapper ses cheveux. Elle ajoute, il faisait très froid dans cette église, on dormait avec tous les  vêtements, avec les manteaux, on dormait comme des animaux.

Elle  appelle son chien, Tico, Tico, il arrive en sautant et grimpe dans le camion.  Elle ouvre la porte latérale, j’aperçois un matelas surélevé, des caisses, des tissus. Elle dit, c’est mon camion-maison. Elle se penche vers moi, elle murmure, j’ai peur de la fatigue, de la routine, qui ferment l’esprit.

Elle éclate de rire, on a eu neuf maisons, mais ça n’était pas des maisons. Elle énumère les hôtels, les centres d’hébergement. Et dans la journée, on marchait. On marchait sous la pluie.

Elle avance à grandes enjambées, la tête penchée  en avant, les bras ballants. Elle dit, j’aime marcher. Je marche le long de la rivière, j’en remonte l’estuaire, pas jusqu’au bout, non, mais assez loin, jusqu’à la maison. Je dis la maison mais je n’y entre plus. Je passe. Je la regarde. Elle est toujours debout.

Bientôt, ici, il y aura sa maison. Pour l’instant, c’est un chantier. Elle me montre le tas de papiers posé sur une table. Elle dit, ce sont tous les papiers qu’il nous faut pour la vie normale. Tous ces papiers à ne pas perdre. Ceux pour la maison. Pour l’achat. Pour les travaux. On a eu du mal à comprendre. On a signé, on avait peur. Maintenant, on dort là. Le grand-père est venu avec nous. Le matin, je pars au travail à 5h30, c’est lui qui s’occupe des enfants.

Elle me montre un banc entouré d’arbres. Elle dit, je viens souvent ici avec les enfants, l’appartement est si petit. Elle s’assoit contre un tronc, elle ferme les yeux. Les enfants jouent, je les entends. Ils rient, ils courent, ils grimpent dans les arbres. Ils les prennent pour des bateaux. Elle ouvre les yeux, me regarde. Elle sourit, j’aime toucher les arbres, j’aimerais travailler le bois.

Ses yeux brillent. Elle dit, je suis née dans la forêt, j’ai toujours vécu dans la forêt, ça n’est pas une forêt comme celles d’ici, c’est une forêt avec des ours. Je n’avais pas peur d’eux, je les regardais en face, il suffisait de ne pas bouger. Elle ajoute, la forêt me manque.

Elle s’approche de l’eau. Elle dit, la nuit on voit les yeux des renards qui brillent sur la plage, lorsqu’on vient relever les filets.

Elle guette un bruit. Elle dit non, on n’entend rien. Avant on entendait les mouettes, elles tournaient et criaient au-dessus de l’usine. Faut dire, pour elles, c’était un garde-manger à ciel ouvert.

Elle est assise dans la voiture sur le parking de l’usine fermée. Elle dit, j’ai passé là trente-sept ans de ma vie.

Elle ouvre la porte de la vieille bâtisse. Elle entre. A l ‘intérieur, c’est un vrai chantier. Elle dit, il faut rebondir maintenant, je vais ouvrir un restaurant.

Juste avant qu’on ne se sépare, elle me dit j’écris, j’aime écrire. Mais elle déchire et puis elle jette.

Elle pose une pile de petits carnets sur la table. Elle dit, j’écris tout ce que je fais, tous les jours, sur des agendas. Elle ajoute, des agendas de l’usine

Elle est  assise à la table de sa cuisine.  Elle lit à voix haute un texte qui parle de son arrivée en France. Elle repose le texte, elle rit. Elle dit, j’ai réussi à l’écrire.

Je viens de lire Mes Clandestines, de Sylvie Gracia, et il s’agit de cela, des femmes que l’on porte en soi, et qui nous révèlent à nous-même.

Que m’ont-elles révélé, ces femmes de la résidence, qui  a fait écho à ce que je suis et le remue, en profondeur?

Chaque femme peut-être comme un  miroir.

Voici ce qu’a dit Ionela après la restitution, et que m’a retransmis l’association Paroles :

“ C’était vraiment magique. Je me suis sentie comme Alice au pays des merveilles où les miroirs me montrent la voix : peut-être étrange, peut-être bizarre, …….et même rigolo. Histoire de voix est devenu pour moi comme une image de voix, l’image de Frédérique Niobey.”

Ce que je retiens de chacune comme un fragment de moi-même ?

Jour -8, Vendredi 27 février, La Tangougère

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Jour -9, Jeudi 26 février, La Tangougère

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Jour – 10, Mercredi 25 février, La Tangougère

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Jour -11, Mardi 24 février, La Tangougère

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Jour -12, Lundi 23 février, La Tangougère

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Jour -14, Dimanche 22 février

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Jour -15, Samedi 21 février

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Jour -16, Vendredi 20 février,La Tangougère

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Jour -17, Jeudi 19 février,La Tangougère

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Jour -18, Mercredi 18 février,La Tangougère

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Jour -19, Mardi 17 février,La Tangougère

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Jour -20, Lundi 16 février,La Tangougère

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Jour -21, Dimanche 15 février,La Tangougère

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Jour -22, Samedi 14 février, Fougères

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Jour -23, Vendredi 13 février, La Tangougère

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Jour -24, Jeudi 12 février, La Tangougère

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Jour -25, Mercredi 11 février, La Tangougère

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Jour -26, Mardi 10 février, La Tangougère

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Jour -27, Lundi 9 février, La Tangougère

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Jour -28, Dimanche 8 février, Dinard

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Jour -29, Samedi 7 février, Dinard

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Jour -30, Vendredi 6 février, La Tangougère

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Jour -31, Jeudi 5 février, La Tangougère

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Jour -32, Mercredi 4 février,La Tangougère

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Jour -33, Mardi 3 février, La Tangougère

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Jour -34, Lundi 2 Février, La Tangougère

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Jour -35, Dimanche 1er février, Nantes

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Jour -36, samedi 31 janvier, Fougères

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Jour -37, Vendredi 30 janvier, La Tangougère

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Jour -37, Jeudi 29 janvier, Rennes

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Jour -38, Mercredi 28 janvier, Rennes

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Jour -39, Mardi 27 janvier, Rennes

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Jour -40, Lundi 26 janvier, La Tangougère

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Jour -41, Dimanche 25 janvier, La Tangougère

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Jour -42, samedi 24 janvier, La Tangougère

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Jour – 43, vendredi 23 janvier, La Tangougère

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Jour -44, Jeudi 22 janvier, La Tangougère

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Jour -45, Mercredi 21 janvier, La Tangougère

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Jour -46, Mardi 20 janvier, La Tangougère

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Jour -47, Lundi 19 janvier, La Tangougère

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Jour – 48, Dimanche 18 janvier, La Tangougère

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Pluie battante, neige fondue, feu de cheminée, je lis Le vrai lieu de Annie Ernaux.

Le vrai lieu, c’est l’écriture.

Jour -49, Samedi 17 janvier, Fougères

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Je sors en ville, je vais à Fougères, à la médiathèque, animer un atelier sur le thème « L’être d’amour ».

Quand j’écris, j’ai quelquefois du mal avec ces rendez-vous qui viennent m’interrompre.

Aujourd’hui, non. Je suis plutôt contente de sortir de mon bureau,  de rencontrer du monde.

Et puis l’écriture pour l’instant tourne autour du texte.

Jour -50, Vendredi 16 janvier, La Tangougère

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Aujourd’hui sort le livre d’Oliver Le Bras, Le visage des Gad.

J’ai rencontré Olivier à Lampaul, il m’a parlé de ce livre, du travail qu’il faisait avec Anne Guillou.

Il m’avait emmené à Pont-Hir, un long pont, une rivière, un sous-bois, non loin de la ferme de ses parents, un endroit où il venait jouer enfant, où il revenait adule, pour être au calme, se ressourcer. Il y est venu plusieurs fois pendant le conflit.

Je me souviens de la voix d’Olivier, rapide et calme à la fois, pleine d’une grande histoire et d’une sorte d’urgence à la raconter.

Je lis le livre et j’entends cette voix dans certaines  phrases.

Je me souviens aussi qu’Olivier avait écrit: Ma voix qui appartient  maintenant aussi un peu aux autres.

Jour -51, Jeudi 15 janvier, La Tangougère

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Le vent est venu cette nuit. En longues rafales. Des branches ont frotté contre le toit. ça m’a réveillée.

Je me suis souvenue du vent, à Roscoff. Dans la chambre d’hôtel, la nuit, je l’écoutais. Et dans son souffle, j’entendais comme un battement d’eau, à ne plus savoir, le vent, la mer…

Le gérant de l’hôtel disait que non, que des chambres ça n’était pas possible d’entendre la mer.

La femme de ménage, elle, disait que si, que le bruit des vagues qui s’écrasaient sur la plage arrivait jusqu’à l’hôtel, et allait même plus loin encore dans la ville.

A la Thalasso, la kiné disait que le vent trouvait en nous une résonnance, que la résonnance du vent c’est la colère, et que les jours de grand vent, c’est menace de grande colère.

Jour -52, Mercredi 14 janvier, La Tangougère

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Ce soir, je suis allée au Triangle. Eric Pessan, en résidence, invitait Mariette Navarro et Philippe Malone.

J’aime beaucoup l’écriture de Mariette Navarro. Durant la résidence, j’ai plusieurs fois lu des extraits de son texte, Nous les vagues.

Elle y évoque un soulèvement, on pense fortement au printemps arabe en le lisant.

Elle écrit en ce moment  Feux de poitrine, un texte sur le thème de la fête.  Dans l’extrait lu, une foule  se rejoint autour d’un feu sur une plage, il y a un bien-être commun retrouvé. Une phrase dit  il y a longtemps que nous ne sommes pas allés dans l’eau.

J’ai  fortement pensé aux rassemblements de dimanche dernier.

Jour -53, Mardi 13 janvier, La Tangougère

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La difficulté est de choisir ce à quoi on renonce dans l’écriture.

Jour – 54, Lundi 12 janvier, LaTangougère

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Reprendre pied après ces cinq jours.

Revenir aux fondamentaux.

Duras.

J’ai besoin de la lire. La relire.

Elle m’accompagne dans les moments de doute. Elle me donne de la force.  Je la retrouve. Je me retrouve.

Comme si, en la lisant, je comprenais pourquoi j’écris.

C’est une question que l’on me pose souvent, dans les rencontres: pourquoi écrivez-vous?

Je ne sais pas. Je ne sais vraiment pas.

La  seule chose que je puisse dire, c’est que cela participe de mon équilibre.

Si je n’écris pas, je vais moins bien.

Quand je lis Duras, il y a une stimulation, quelque chose se met en marche à l’intérieur.

Il s’agit d’un écho. Lire Duras pour écrire, après.

Choisir le bon texte à lire, celui qui accompagnera l’écriture du texte en cours.

Je relis L’été 80, suite de chroniques parues dans Libération. Je sais que cela m’aidera à avancer dans le texte de la résidence. Comment? Pourquoi? ça…

Je relève cette phrase:

Je me suis dit (…) Que c’était dans les états d’absence que l’écrit s’engouffrait pour ne remplacer rien de ce qui avait été vécu  ou supposé l’avoir été, mais pour en consigner le désert par lui laissé.

C’est ça.

Jour -55, Dimanche 11 janvier, La Tangougère

Je suis Charlie à Rennes.

Jour – 56, Samedi 10 janvier, La Tangougère

Je suis Charlie à Fougères.

Jour – 57, Vendredi 9 janvier, La Tangougère

C’est officiel, la restitution de la résidence aura lieu le samedi 7 mars au Vallon, à Landivisiau.

Nous sommes donc à J – 57.

Je n’aime pas trop les comptes à rebours.

Je ne dispose plus du temps infini. Devant moi, l’horizon se fige. II va falloir l’atteindre dans le temps imparti.  L’écriture va devoir être au rendez-vous ce jour là. Légère angoisse.

Et aujourd’hui, comment travailler?  La radio, les journaux, je ne décolle pas de l’actualité.

Jour +25, Jeudi 8 janvier, La Tangougère

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Stupeur. Hébétude.

Jour +24, Mercredi 7 janvier, La Tangougère

Je suis Charlie

Il faisait beau ce matin, très tôt.

Et puis après onze heures, ça s’est assombri.

Jour + 23, Mardi 6 janvier, La Tangougère

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J’aime les cuisines. Il me semble que c’est dans les cuisines que l’on touche de près à l’intimité des maisons.

J’écris et je me souviens d’une cuisine.

Celle de la médiathèque de Lesneven.

C’est la seule fois dans la résidence où l’écriture s’est faire dans une cuisine.  Les femmes arrivaient, enlevaient leurs manteaux, les posaient sur les dossiers des chaises. Elles  faisaient du café. Pendant que le café s’écoulait, elles disposaient, cuillères, sucre sur la table, une pouvait s’asseoir et lire le journal, en attendant, on discutait. Des femmes dans une cuisine, ni plus, ni moins. C’était à la fois simple, évident et extraordinaire.  Olivier, le directeur, venait, elles lui offraient un café tout juste fait. Invité chez lui, il souriait.

Je crois vraiment que l’ambiance de cette cuisine a eu beaucoup d’importance dans ce qui s’est passé à Lesneven.

N’oublions pas que trois de ces femmes sont venues à Rennes, aux Champs Libres, pour témoigner de leur illettrisme. Et que ce mot, illettrisme, qui  nous a posé quelque soucis de communication pendant la résidence, elles l’ont employé sans plus de honte.

Ce que j’écris , Le chœur parlé de Lesneven, se passe donc dans une cuisine secrète,  cachée dans une médiathèque.  Des femmes y viennent.   Elles se retrouvent entre elles. Personne, pas même ceux qui travaillent à la médiathèque,  ne sait qu’elles sont là, dans  La cuisine de l’illettrisme.

Jour +22, Lundi 5 janvier, La Tangougère

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 Je relis La pluie d’été de Duras. On y parle beaucoup de lecture, et d’apprentissage. Extrait:

Ernesto était censé ne pas savoir encore lire à ce moment-là de sa vie et pourtant il disait qu’il avait lu quelque chose du livre brûlé. Comme ça, il disait, sans y penser et même sans le savoir qu’il le faisait, et puis qu’ensuite eh bien qu’ensuite, il ne s’était plus rien demandé ni s’il se trompait ni s’il lisait en vérité ou non ni même ce que ça pouvait bien être, lire, comme ça ou autrement. Au début il disait qu’il avait essayé de la façon suivante : il avait donné à tel dessin de mot, tout à fait arbitrairement, un premier sens. Puis au deuxième mot qui avait suivi, il avait donné un autre sens, mais en raison du premier sens supposé au premier mot, et cela jusqu’à ce que la phrase toute entière veuille dire quelque chose de sensé.  Ainsi avait-il compris que la lecture c’était une espèce de déroulement continu dans son corps d’une histoire par soi inventée.

Jour +21, Dimanche 4 janvier, La Tangougère

Jour + 20, samedi 3 janvier, La Tangougère

Jour +19, Vendredi 2 janvier, La Tangougère

Jour +18, Jeudi 1er janvier 2015, La Tangougère

Jour + 17, Mercredi 31 décembre, La Tangougère

Jour +16, Mardi 30 décembre, La Tangougère

Jour + 15, Lundi 29 décembre, La Tangougère

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Jour +14, Dimanche 28 décembre, La Tangougère

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Jour +13, Samedi 27 décembre, La Tangougère

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Jour +12, Vendredi 26 décembre, Honfleur

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Les jours s’allongent, pour l’instant  ça se compte encore en secondes.

Jour +11, Jeudi 25 décembre, Honfleur

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La mer ici est atone.

Jour +10, Mercredi 24 décembre, Basly

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Jingle bells, jingle bells… je rêve d’une neige blanche et froide qui tomberait par surprise.

Jour +9, Mardi 23 décembre, La Tangougère

J’échappe, autant que je le peux, à l’agitation des supermarchés.

Jour +8, Lundi 22 décembre, La Tangougère

De l’air arrive. Il vient du livre. Anima, de Wajdi Mouawad. Je me blottis dans ses pages.

Jour +7, Dimanche 21 décembre, La Tangougère

Une fenêtre s’ouvre.

Jour + 6, Samedi 20 décembre, La Tangougère

Je lis. Enfin.

Jour +5, Vendredi 19 décembre, La Tangougère

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Je trie, les photos, les films, les enregistrements, les textes, les notes sur mes carnets.

Je relis, j’écoute, je retrouve.

Je suis devant toute cette matière. C’est une masse foisonnant. Mouvante aussi. Tout est possible.

Je cherche. Quoi? Je ne sais pas.

Je fais confiance à mon flair, à mon intuition. Je sais qu’il faut à la fois chercher et attendre, sans impatience, attendre en écrivant, n’importe quoi, se laisser écrire, faire confiance à l’écriture aussi, pour trouver.

Ecrire pour chercher ce que j’aimerais  écrire.

Jour +4, Jeudi 18 décembre, La Tangougère

Jour sans.

Jour +3, Mercredi 17 décembre, La Tangougère

La tangougère

Inventaire des lieux que j’ai découverts:

Lestrévez, Plourin, Landerneau : Médiathèque Pierre-Jakez Hélias – Restaurant Du livre @ l’Assiette – Maison pour Tous – Café le Stiff – Kergreis – Les berges de l’Elorn – Centre Leclerc – Les jardins familiaux Les deux Rives – Cinéma Le Rohan – le Bistrot de L’Armorique, Dirinon, Kerhuel, Guipavas, Lampaul –Guimiliau : Médiathèque – Salle de la Tannerie, Café-Librairie « L’Ivresse des Mots » – Parking devant l’entreprise Gad – Café Le Monarque – Restaurant L’Escapade , Guimiliau, Logona, Cléder, plage du Grac’h Zu, Bodilis, Saint-Thégonnec, Pont-Hir, Barrage de Saint-Herbot, Café Le Cheval Blanc à Plourin, Lanmeur : Centre Hospitalier, Lesneven : Médiathèque Le Vilaren – Libraire Saint-Christophe – Collège Saint-François – Cinéma, Plouguerneau, le port de Correjou, Plage de Kerurus, Plouneour-Trez, Centre de soin de Perharidy, Morlaix : Médiathèque Les ailes du Temps – Café- Librairie La lettre Thé – Gîte Le logis des Ecluses – Restaurant La brasserie de l’Europe – La Manufacture – Bowling Le Corsaire – Brasserie La Terrasse – Café de L’Aurore- l’IBEP, Sibilis, Ferme de Kerouzern , Plage de Saint-Eflam , Ilôt Saint-Anne , Saint-Pol de Léon , Santec , Forêt de Santec , Landivisiau : Médiathèque – PPI – Centre Culturel Le Vallon – Crêperie Chez le mari de Cécile, Sizun, Locmélar, Saint-Derrien, La Roche-Maurice, Huelgoat, Roscoff : Hôtel Armen Le triton – Café Ty Pierre – Crêperie Ty Soazon , Café Librairie Livres in Room à Saint-Pol de Léon, Plestin Les grèves, Loquirec, Saint-Michel en Grève, Plouigneau, Le Douron, Toul y Gwin, Commana, plage de Saint-Jean du doigt, Plougasnou, Plouescat, Café-Libraire Le Caplan, Primel – Trégastel, Le Diben, Le Dourduff, Carantec, Le Pouldu, Pors- Meur, Pors-Guen, Baie de Kernic, Keremma, Goulven, Kerlouan.

Jour +2, Mardi 16 décembre, La Tangougère

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Inventaire de ceux qui sont venus dans les différents ateliers de cette résidence:

Midori, Zulikhan, Thérèse, Sandrine, Izabela, Marievic, Nathalie, Adrienne, Nana, Florence, Hélène, Jean-Paul, Christine, Nadia, Nicole, Henriette, Frédéric,  Rachel, Maria, Yvette, Antoinette, Anne-Laure, Joëlle, Olivier, Adèle, Jacques, Nathalie, Yvonne, Yvette, Karine, Jeanne, Henri, Germaine, Elodie, Anne, Marie-Thérèse, Madame  Roux, Patrick, Sébastien, Julien, Catherine, Françoise, Amélie, Marie-Martine, Colette,   Sophie, Joseph Teurnier, Alice Teurnier, Annick Prigent , Jacqueline Lambert, Roland Pallier, André Messager, Jeanne Jaudren, Lucienne Pouliguen, Marianne Gueguen, Alice Garec,  Yvette, Henri, madame Lebot, madame Cornelli, madame L’Hénoret, madame Quemeneur, madame Le Coat, madame Cras, madame Prigent, madame Spagnol, mademoiselle Magnier, monsieur Nougaret, monsieur Gourvil, madame Thibaud, madame Le Friant, monsieur Urien, madame Ogier, monsieur Desfougères, madame Balai, monsieur Veller, madame Manchec, monsieur Jaouen, monsieur Scornet,  Nicole, Dominique, Christelle, Jeannine, Méritxell,  Olivier, Annie, Sandra, Oksana, Franck, Enora, Florian, Thomas, Céline, Alan, Stéphanie, Marie-Jeanne, Ginette, Stéphanie,  Jessica, Catherine, Roselyne, Marvin, Julien, Paola, Marta, Ionela, Ana, Tigran, Maryse, Jean-Pierre, Isabelle, Eric, Chantal,  Marie-Joëlle, Christine, Alan, Maëlys, Noémie, Camille, Léa, Coline, Ophélia, Laura, Enzo,  Dylan, Léonie, Nathan, Anaïs, Corentin, Florence, Emmanuelle, Sandrine, Andrée, Malou, Marianne, Geneviève, Nathalie, Annick, Christiane, Mathilde.

Jour +1, Lundi 15 décembre, La Tangougère

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Et le corps ? Mon dos est douloureux, il ressent la fatigue des hommes, et celle des femmes, surtout celle des femmes.  Il y a beaucoup de femmes sur cette terre de résidence. Suis-je une femme ? Quelle femme suis-je donc maintenant que je t’ai rencontré ? Que tu m’as traversée ?

Tu me traverses. Tes paysages me traversent,  ton visage me traverse, tes émotions me traversent, tu as les yeux rougis, explosés de larmes et de fatigue, et tes yeux me traversent, ton rire me traverse, tes mains me traversent, tu bouges, tu marches et ça me traverse aussi, me traverse et me transforme, ton ciel me traverse, tu lèves la tête vers le ciel, tu te penches vers la terre et ça me traverse, tu regardes la mer et le vent nous traverse, ton territoire me traverse, me déplace, ciel,  mer, vent, terre, usine me traversent, la désolation me traverse, et  le bouillonnement aussi, j’encaisse, le corps est là, qui tient debout, pas encore renversé, pas encore, je te tiens, tu me tiens, nous nous tenons dans ce fil tendu entre nous, tu as tant d’histoires à dérouler, tes histoires me traversent, j’ai peur de disparaître, de n’être plus qu’un grand réceptacle, tu sais je ne suis pas si forte, tu vois ma fatigue mais tu continues,  tu ne gémis pas, tu ne pleures pas et je t’en remercie, ta vie me traverse tant, tu cahotes, tu hésites, tu dessines des cœurs parfaits et ça me traverse, tu me parles de tes forêts et ça me traverse, tu me dis j’étais invisible et ça me traverse, tu cours après la vie, ta vie est un puzzle à reconstituer et ça me traverse, tout, tout me traverse, tes doutes, ta niaque, ta dérive, ta douceur, ta dignité, ta joie de vivre, ta rage de vivre, ta soif de justice, et ton besoin de paix, de travail, ton agressivité me traverse, ton incompréhension me traverse, ton désarroi me traverse,  tu en reste pantois et cela me traverse,  tes questions me traversent,  tes souvenirs me traversent.

Je résiste. J’essaie.  La seule résistance possible est l’écriture, mais tu me prends mon écriture, tu me prends le temps de mon écriture, tu ne le sais pas, c’est ainsi, quand j’écris c’est pour toi, ta vie traverse mon écriture, tes mots me traversent, ton accent me traverse, ta langue maternelle me traverse, ce que tu ne dis pas me traverse, ta voix inaudible me traverse. Tu dis et mes enfants ? Et cela me traverse.

Traversée de part en part aussi par toutes ces routes qui mènent vers toi, et ce qui les borde, murs, fermes, parcs, plages, arbres, forêts, rivières, calvaires, rocades, banques, mairies, cafés, parkings, bowlings, plans d’eau, abribus, hôpitaux, chaos rocheux, champs de légumes, supermarchés, appartements, lotissements, médiathèques,  usines fermées, jardins partagés, maison de retraite, centres de formation, villes incompréhensibles, vertige, tourbillon, mer basse, mer haute, houle frappant les dunes, ou les roches.

La mer est là, qui me berce, me redonne à moi-même.  Plus tu me traverses, plus je me baigne. Je soigne ma peau percée. La mer est froide.  Plus elle est froide, plus elle me saisit, plus elle semble me malmener, avec ses vagues,  plus je sens les contours de mon corps, ses limites exactes, la peau qui l’entoure, et plus je me refais. Je reprends des forces.  Il faut que tu puisses continuer à me traverser sans que je me décompose, sans que je parte en charpie. Il y a des moments où tu me traverses tellement que je n’ai plus le temps d’aller voir la mer, ou alors elle est basse et sans recours.

Alors à nouveau ta respiration me traverse. Ta vieillesse, ta pensée trouée, ta peur de mourir, le battement de ta vie me traversent. Le souffle de ta voix, que tu murmures ou que tu cries, me traverse. Tu dis je ne sais pas si je vais aller jusqu’au bout et ça me traverse. D’autres visages qui ne sont pas le tien  reviennent et me traversent. Les rêves qui me traversent la nuit viennent de toi, je le sais, même s’ils ne disent rien de toi. Ta fatigue me traverse et s’ajoute à la mienne. Tout me relie à toi, tu es tellement grand. J’achète un livre et je pense à toi,  j’achète beaucoup de livres durant le temps où tu me traverses, et je lis peu, tu me traverses et je n’en peux plus, en auras-tu fini un jour de me traverser ? J’aimerais que tu cesses d’être là, devant moi.

Mais tes écrits me traversent, tu trembles devant un livre, devant la feuille blanche, et ça me traverse, tu retiens la feuille, tu dis, ne fais pas attention aux fautes, tu hésites à me la donner et ça me traverse,  et ton écriture me traverse, je veux dire le grain de tes mots au stylo sur la feuille, avec tes ratures, et tes ratures me traversent, et tes mots disparus sous les ratures me traversent, et tes gribouillis, tes dessins dans la marge aussi, et les plis de ta feuille chiffonnée.

Ta tête se baisse, tes mains triturent le rien entre leurs doigts, et ta nuit me traverse.

Ta tête se relève, tu te mets à chanter, et ta lumière me traverse.

Parenthèse

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Je rentre chez moi. Il va falloir maintenant que je me réhabitue à ce paysage familier, qui me semble étrange maintenant. Où ai-je habité ces derniers mois? Là-bas et ici. Ni ici, ni là-bas. Plus là-bas, je crois. Du moins la tête.

Jour 70, Vendredi 12 décembre, Perharidy

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Mardi, ils ont  chacun écrit un texte , un « relevé des paroles entendues dans le centre depuis le matin jusqu’au soir ». Les voix de Perharidy. Que disent-elles? J’ai fait un montage de tous les textes pour en plus en avoir qu’un seul, je le leur lis. C’est vivant, c’est drôle, on s’y croit. Ils se retrouvent. Ils applaudissent.

(Allez le lire dans la rubrique Perharidy, Atelier du mardi 9 décembre, ça vaut le détour.)

Et puis c’est l’heure  des signatures de livres, des aurevoir. Et puis d’un beau moment , impromptu:  ils chantent à pleine voix, accompagnés de trois professeur,  à la guitare, à la flûte et à l’accordéon-percussion pédestre. Quoi de mieux, ça finit en chansons…

FIN de cette dernière semaine avec , par ordre d’apparition: Sandrine, Emmanuelle, Florence, Clotilde, Oanell, Coline, Camille, Nathan, Alan, Enzo, Corentin, Dylan, Léonie, Ophélia, Léa, Noémie, Maëlys,  Christophe, Gildas, Anaïs, régis, Marianne, Andrée, Annick, Malou, Pascale,  Nathalie, Céline, Christiane,  Geneviève, Christine, Gérard,  Gaëlle, Hélène, Christian, Marianne,  Claire, Bruno, Mathilde.

sur les lieux suivants:

Centre de Perharidy

Hôtel Armen Le triton à Roscoff

Café Ty Pierre à Roscoff

Crêperie Ty Soazon à Roscoff

Librairie Livres in Room, Saint-Pol de Léon

Cinéma Le Rohan, Landerneau

Jour 69, Jeudi 11 décembre, Perharidy 

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Lecture et rencontre à Livres in Room, café-librairie de Saint-Pol. Le poêle ronfle, le thé infuse, nous sommes sept autour de la table. Je retrouve avec plaisir Ionela qui est venue à l’atelier de Morlaix.  Au loin, vers l’entrée (la librairie est très longue), il y a du monde devant la caisse, ça entre, ça sort. Nous sommes dans notre coin, nos têtes se penchent les unes vers les autres. Je lis, nous parlons, c’est simple et chaleureux.

Et le soir, nous sommes beaucoup à nous retrouver à Landerneau pour la projection du film de Marianne Bressy: A la lettre.

Jour 68, Mercredi 10 décembre, Perharidy

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Les lectures se suivent et ne se ressemblent pas. Aujourd’hui, en Cardio, il ne restera bientôt plus qu’un homme qui écoute et discute avec plaisir de livres et d’écriture. Il dit, concernant mon texte, En cas d’absence: je ne me rappelle pas avoir lu des choses comme ça. Je pense au ça ne ressemble à rien d’un critique concernant un livre de Duras et combien elle était sensible au fait que ça ne ressemblait à rien d’autre.

Jour 67, Mardi 9 décembre, Perharidy

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Atelier Lecture à voix haute avec les bénévoles de la bibliothèque du Centre de Perharidy. Elles seront huit à venir. Certaines pratiquent déjà, lisent des livres à des patients, d’autres non. Une a donné sa voix pour enregistrer des livres audio pour les aveugles.

Je les surprends un peu, les décontenance même, par le choix des textes que j’apporte. Mais l’idée est qu’un texte se mâche avant de le lire à voix haute. Et tout le monde jouera le jeu.

Lire Contre Petteries de Queneau et dire : « Je le lis tel quel? »

Lire ce texte comme s’il était le parcours d’un combattant.

Lire Le repas de Novarina et dire: » Ils ont des noms étranges ».

Lire ce long inventaire en tenant la voix jusqu’au bout.

Lire de Artaud: « Ils potomamtrarbrudrule tremtrudrudrurditritile« . (entre autres)

Lire ce passage avec une interrogation dans la voix.

Lire 200 conseils pour un carnaval de Christian Prigent et y prendre plaisir.

Lire Le grand combat de Michaux de façon vivante.

Lire Ah! Ernesto de Duras et dire:  » C’est beau ce texte. »

Lire ce texte à plusieurs.

Lire debout.

Lire assise.

Lire avec l’appui des pieds sur le sol.

Lire pour soi.

Lire en fermant les yeux.

Lire sans fermer les yeux.

Lire pour les autres.

Lire vers les autres.

Lire et regarder les autres.

Lire en se détachant du texte.

Lire plus fort.

Lire sans faire tomber la voix.

Lire un texte étrange.

Lire un texte sans ponctuation et s’interroger sur le sens.

Lire , voir un point et dire « point! »

Lire un texte sans repères habituels.

Lire dans un fou rire.

Lire et bafouiller.

Lire et buter sur les mots.

Lire longtemps.

Lire et avoir soif.

Lire « plus mordant ».

Lire sans façon.

Lire d’un seul souffle.

Lire et trouver son souffle.

Lire et souffler à la fin.

Jour 66, Lundi 8 décembre, Perharidy

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Je retrouve les ados de Perharidy .

Dernière semaine, sentiment étrange.

L’après-midi, Christophe Ballois, un champion de surf anégésique (auquel il manque un bras) vient  parler de handisport. C’est passionnant. Je découvre le foil, cette technique qui permet aux bateaux, planches etc… de se déplacer sans toucher l’eau, comme sur un nuage.

Je quitte le nuage pour aller en Neuro faire une  lecture à une douzaine de patients et soignants.

Je prends de plus en plus de plaisir à ces moments d’intimité autour d’un livre.

Jour 65, Vendredi 5 décembre, Morlaix

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Bye, bye Morlaix, avec un dernier atelier qui se termine joyeusement, avec des rires, de l’euphorie même devant la page écrite. Ils sont deux à n’en pas revenir, « Je n’ai jamais écrit autant » « C’est un roman ».   C’est leur texte. Ils l’ont énoncé, on le leur a épelé, lettre à lettre, ils l’ont tracé, de leur propre écriture. C’est la première fois. Ils regardent la feuille,  ils sourient, on touche au sens même de cette résidence.

FIN de cette semaine à Morlaix avec, par ordre d’apparition: Isabelle, Chantal, Eric,  Jean-Pierre, Christine, Maryse, Marta, Paolo, Ana, Ionela, Julien, Marvin, Roselyne, Tigran,  Laurence, Gaëlle, Françoise, Pierre, Isabelle, Monique, Marie- Cécile, Marie-Joëlle.

Sur les lieux suivants:

Médiathèque Les Ailes du Temps à Morlaix.

Brasserie La terrasse, Morlaix

Gîte Le logis des Ecluses, Saint-Martin des Champs

Et je remercie Eric, Chantal et Isabelle qui  nous ont ouvert la médiathèque de 19h à 22h pour accueillir les ateliers.

Jour 64, Jeudi 4 décembre, Morlaix

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Sur l’écran apparaît un coeur en lierre, bien découpé sur un mur. Les feuilles frémissent avec le vent. On entend la voix d’Ana la portugaise qui dit: j’aime la Bretagne, et pourquoi j’aime la Bretagne.

Ils ont filmé, on a enregistré, je monte, démonte,  coupe, fractionne, cale, décale, recale, regarde, écoute. Comme à chaque fois, je suis touchée par  ces petits films,  paysages d’ici un peu tremblants sur lesquels se pose une voix qui devient intérieure .

 Jour 63, Mercredi 3 décembre, Morlaix

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Atelier multilingue, le français se forme et se transforme.

Chacun parle d’un lieu: Mont Ararat, Paseo de Los Tristes,Portez, Plage Saint-Anne, Paris,  Los Caohorros, rue de l’Hospice, la Couette des plumes, une rivière gelée en Roumanie… on voyage.

Les traductions littérales nous offrent  quelques surprises. On rit. On ajuste, réajuste, pas trop, car il y a des trouvailles.

J’ai plaisir à penser qu’ici, en ce moment, nous allons contre le discours, de plus en plus ambiant, entendu encore hier à propos de ce groupe: et gnagnagna misère du monde, et gnagnagna sans papiers et gnagnagna vous les aidez et gnagnagna c’est illégal et gnagnagna ces gens-là… Je pourrais développer, parler de la pauvreté de ce langage et de cette pensée politique, je préfère revenir à notre table d’écriture et entendre « les légères chatouilles dans la panse » de Marta.

Jour 62, Mardi 2 décembre, Morlaix

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Il y a des jours comme ça, où on ne fait rien d’autre que courir après un micro qui fonctionne.

Jour 61, Lundi 1er décembre, Morlaix

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Il fait nuit lorsque nous nous retrouvons pour ce premier atelier.

Je suis contente de revoir Paola, Marta, Ana, Ionela, Julien, Marvin, Roselyne, et de rencontrer Tigran qui  nous rejoint aujourd’hui.

Nous visionnons les films. Chacun présente au groupe le lieu qu’il a filmé.

Ensuite, autour de la table, nous inventorions les noms de notre territoire intime  et c’est un véritable plaisir à la lecture, d’entendre des séries de noms roumains, portugais, espagnols, arméniens.

Tigran demande: On lit à la française ou comme on le prononce nous dans notre langue?

Et Ionela: ça fait drôle de parler roumain, d’entendre du roumain.

J’insite sur les sonorités. Faire ressentir la langue , celle qui nous chante à l’intérieur. Faire entendre cette géographie sonore qui nous habite, ce pays que nous portons.

Quelqu’un, né ici, avant de lire son texte, dit : ça va être moins exotique.

Je n’en suis pas si sûre.

Les noms bretons sonnent étrangement rudes pour qui ne les entend pas au quotidien.

Je dis Pleyber-Christ, Lochrist, Lochmariaker, Kerlohic, Poulgaozec, Keranhaleg, Coat-Ar-Bug et dans ma bouche, ces noms cherchent le chemin de la sortie:  ils se cognent, se désarticulent, rebondissent,  encombrent, je m’applique, les sens passer.

Certains  maintenant m’évoquent non pas des lieux, mais des personnes.

Venant de Fougères, je sais que j’entre en territoire de résidence lorsque je passe le panneau Plouigneau 14, Plestin-Les-Grèves 17.

Je passe le panneau, je lis Plouigneau, j’entends la voix de Germaine dire Plouigneau;  je lis Plestin-Les-Grèves, j’entends la voix d’Yvette dire Plestin-Les-Grèves.

J’entends encore la voix de Germaine lorsque plus loin, je passe sur le Douron. Elle dit Douron et me raconte les souvenirs vifs de son enfance au bord de cette rivière.

D’autres noms, d’autres lieux ici maintenant sont à moi. Du moins ils sont libres de droits, je n’y entends rien d’autre que le vent ou le battement de mon sang. Je ne les dirai pas.

Parenthèse

013

J’ai écrit, dans ce blog: « Quelquefois, je me dis que la résidence aura ma peau ».

J’ai dit, à la table ronde aux Champs Libres: « Je n’en sortirai pas indemne ».

Aucun reproche, à qui que ce soit, dans ces propos.

Aucune inquiétude non plus.

Il y a du mouvement dedans, mais je reste debout.

Que serait une telle aventure, une telle expérience si j’en sortais indemne?

Si elle ne me transformait pas?

Je sens tout qui me traverse, et forcément laisse des traces.

Je ne sais pas encore qui je serai à la fin de l’histoire, on verra bien.

Et si j’y laisse ma peau, que ce soit comme une mue.

Jours 56, 57, 58, 59, 60, du 10 au 14 novembre, Landivisiau

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Je profite du « pont du 11 novembre » pour rentrer un peu chez moi après Multiples.

Et le mercredi, ça tangue.

Situation: Marie-Jeanne, la formatrice de la PPI est en congé maladie depuis déjà une semaine. Les remplaçantes se succèdent, une par jour, voire par demi-journée et le groupe ne « tient » plus. Ils se sentent, au mieux mal accompagnés, au pire abandonnés. Pendant trois jours, ils me livrent  leurs inquiétudes et leurs difficultés :  On ne voulait pas être en photo dans le journal mais personne ne nous a demandé notre avis. Et votre blog, c’est quoi votre blog, et qui le lit? Et qu’est-ce que vous mettez de nous dessus? Et est-ce qu’on peut être anonyme? Et c’est difficile d’écrire et de lire devant les autres, on écrirait bien s’il ne fallait pas lire. Et ils n’ont pas choisi de faire ce projet.

Il y a même, qui ne m’est pas dit directement: Qu’est-ce que vous allez faire de tout ça? Allez-vous raconter notre vie? Et de quel droit? Vous n’en savez rien, de notre vie.

De la difficulté de travailler avec des publics captifs quand la personne  qui s’est engagée pour eux n’est plus là pour relayer le projet, discuter avec eux et répondre à leurs interrogations ou lever leurs inquiétudes.

La discussion sur l’écriture est intéressante: Nous sommes sur de l’écriture de soi, qu’est-ce que j’écris et comment? Avec quels mots? Il me semble pertinent, à l’heure de Facebook, des récits de vie, de la téléréalité qu’ils se posent ces questions et qu’ils ne soient pas dans le « déballage » de leur vie ou de leurs émotions. Lorsque je propose de l’écriture de soi, j’essaie de border, que la consigne fasse que l’on soit obligé d’avoir du recul sur ce qu’on va écrire, ne serait-ce que par la forme. Mais ils sentent très bien cette tension entre la masse des souvenirs qui affluent, et le choix des mots pour dire sans trop.

Ils écrivent « plan d’eau » ou « skate-parc » et ils ont l’impression de livrer tout ce qu’ils ont vécu à cet endroit.

L’écriture est au travail, quoi qu’ils en disent.  Lorsque je travaille l’écriture, elle me travaille et me transforme, et c’est cela qu’ils expérimentent sans le savoir.

Ce sera la même chose pour les enregistrements des voix sur les films. Tous m’ont emmené dans des endroits sensibles pour eux, chargés de souvenirs qui ne demandent qu’à ressurgir. Ils travailleront sur la retenue et l’on sent en les écoutant tout un monde sous les mots. Ce qui est très fort.

Le jeudi, je leur propose  un autre travail d’écriture: entrer dans la fiction en créant des personnages et faire parler ces personnages. Un me répond: nous ou des personnages, c’est pareil, on écrira avec nos souvenirs.

Ici, nous touchons à quelque chose que j’ai déjà abordé dans d’autres ateliers: le soupçon que tout ce qui est écrit est « vrai ».  Que forcément l’écrivain raconte sa vie. Le déni qu’il puisse se déplacer pour être en empathie avec un personnage.

Je n’aborde pas avec eux l’idée que même si l’on écrit sur soi, les mots que l’on écrit sont de la pure fiction. On se raconte sa vie.

Le vendredi, je ne suis plus sûre de rien. Mais je viens aussi avec un doux entêtement: celui de nous quitter rassérénés.

Nous commençons par regarder les films, et, mis à part le fait d’entendre sa voix qui s’avère toujours un peu dérangeant pour certains, ils apprécient.

Ensuite, je leur montre le blog: l’absence de photos des participants;  l’anonymat par les prénoms; les travaux des autres groupes;  la page  de Landivisiau, vierge jusqu’à ce qu’il m’autorisent à y mettre quelque chose;  mon journal de bord et les moments où je parle d’eux.

Je leur parle aussi de mon écriture et du fait que je ne prends pas la vie des gens pour la raconter, que ce n’est pas mon propos, que cela leur appartient, que je garderai peut-être des détails, une ambiance, mais que ce qui m’intéresse, c’est de transformer pour écrire de la fiction.

Je leur parle aussi de la restitution,  qu’ils y seront invités, qu’ils pourront voir de visu l’installation de Fred Murie dont je leur ai parlé et qui a semblé les intéresser.

Je sens quelque chose qui s’apaise et nous aurons ensuite une bonne séance d’écriture, avec de très beaux textes.

Et à l’adjoint à la culture qui vient en fin de matinée et qui demande comment ça s’est passé, Franck répondra « C’était classe mais c’était relou! »

Je lui laisse le mot de la fin.

FIN d’une semaine mouvementée avec, par ordre d’apparition:  Juliette,  Patricia, Edith, Stéphanie, Franck, Alan, Thomas, Florian, Enora, Oksana, Céline, Stéphanie, Sandra, Colette, Cécile, Jessica, Olivier, Laura, Jacqueline, Dominique, Christelle, Jeannine, Méritxell, Catherine, Daniel.

sur les lieux suivants:

Médiathèque de Landivisiau

PPI de Landivisiau

Médiathèque de Lesneven

Gîte le Logis des Ecluses, Morlaix

8 et 9 novembre: Week-end Multiples, Morlaix

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Un grand merci à Fanny, Damien et  Virginie des Moyens du Bord pour tout ce qui a été réalisé pour présenter le travail de la résidence lors de ce salon.

Ce week-end  à Multiples me fait du bien.

D’abord, c’est un beau salon. Je vais de stand en stand,  de merveille en merveille. Les gens sont passionnés, ils peuvent parler longuement de ce qui les occupe des heures: tailler, presser, coller, typographier, rehausser, peindre, graver… j’aime ces verbes qui disent le beau travail du livre ou le travail du beau livre. Les livres sont beaux. Ils induisent une autre façon de les aborder. On entre dans un autre rythme. On les ouvre avec précaution.  On ne les feuillette pas, on tourne les pages lentement.  On sent bien le papier  sous les doigts. On referme doucement.

Et  je découvre l’installation numérique de Fred Murie. A partir des textes sur la voix écrits par les participants dans les ateliers menés pendant cette résidence, Fred Murie a imaginé METAVOIX. Dans un couloir sombre, on s’approche d’un micro éclairé. Devant nous, un écran noir. On parle dans le micro et sur l’écran s’ouvre un livre dans lequel des phrases circulent de manière aléatoire.  On peut lire ces phrases mais le flux des mots nous invite aussi à en construire  d’autres. Dans le micro et à voix haute, un autre texte s’élabore. Cela me ravit, je pourrais y passer des heures.

Il y a aussi ces retrouvailles avec le groupe de Landerneau ,  celui de Lesneven, et Sébastien de Lanmeur, et Antoinette de Lampaul. Les revoir est une chaleur.

Une chaleur aussi: Christian, Marie-Joëlle, Christine, Mathilde de Livre et Lecture en Bretagne.

Je me sens entourée.

Et quand je lis le samedi à l’hôtel de l’Europe, je suis bien dans ce cercle que nous formons tous.

La solitude s’éloigne.

Jour 55, Vendredi 7 novembre, Landivisiau

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Je retrouve le groupe de Dom Bosco. Nous finissons les films.

Avec Enora nous allons à Guimiliau, au lieu qu’elle appelle La rivière, où elle retrouvait des amis dans son adolescence.

Céline filme les locaux de Dom Bosco.

Franck, après beaucoup  d’ hésitation  m’emmène dans la forêt de l’Elorn, dans un endroit où il vient s’asseoir, penser, chercher l’inspiration.

J’apprécie la simplicité de ces moments.

L’après-midi, nous nous retrouvons à la médiathèque pour un atelier d’écriture. Ils sont six. Depuis le départ, le groupe fluctue, huit, six, quatre, huit, six… je m’adapte.

Le soir, c’est le spectacle de Tata Milouda. La voyant sur scène,  je pense à ce qui est  prévu le lendemain:   petit déjeuner à la médiathèque avec Tata Milouda et Frédérique Niobey. Je cherche le point de rencontre.

FIN de cette semaine à Landivisiau avec, par ordre d’apparition: Cécile, Marie-Joëlle, Emmanuelle, Christelle, Juliette,  Patricia, Edith, Marie-Jeanne,  Franck, Alan, Thomas, Florian, Enora, Oksana, Céline, Sandra, Patricia, Jean-René, Colette, Olivier, Hélène, Claire, Guillaume, Christine, Christelle, Jeannine, Nicole, Dominique, Méritxell, Michel, Ginette, Stéphanie, Sandrine, Florence, Emmanuelle, Tata Milouda.

sur les lieux suivants:

Médiathèque de Landivisiau

PPI de Landivisiau

Cinéma de Lesneven

Centre Culturel Le Vallon, Landivisiau

Gîte Le logis des Ecluses, Morlaix

Chez le mari de Cécile, Crêperie, Landivisiau

Jour 54, Jeudi 6 novembre, Landivisiau

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Je dors. J’écris.

Jour 53, Mercredi 5 novembre, Landivisiau

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J’arrive à un moment difficile de la résidence.

Parce que les parcours de vie  sont souvent douloureux.

Parce que nous vivons dans un monde où il y a de plus en plus de précarité.

Parce que les conditions de travail peuvent être insupportables.

Parce que maintenant il y a les travailleurs pauvres.

Parce qu’il faut, de plus en plus, lutter pour vivre, voire survivre.

Parce que malgré tout, la vie est là, plus forte que tout, et que tous ont cette force, de sourire et de rire.

Et qu’est-ce que je viens faire , moi, dans tout cela, avec mes ateliers d’écriture et ma littérature?

« Se battre », c’est le titre du film diffusé à Lesneven ce mercredi soir. Un film de Jean-Pierre Duret et Andréa Santana: Aujourd’hui, pour plus de 13 millions de Français, la vie se joue chaque mois à 50 euros près. Derrière ces statistiques, se livrent au quotidien des combats singuliers menés par des hommes et des femmes qui ont la rage de s’en sortir et les mots pour le dire. À leurs côtés, des bénévoles se donnent sans compter pour faire exister un monde plus solidaire.

A l’issue du film, on me demande si je souhaite dire quelque chose.

Mais je ne peux plus parler.

J’ai la vision d’une foule  descendant dans la rue, simplement, et se tenant là, silencieusement, histoire de dire: ça suffit maintenant.

Jour 52, Mardi 4 novembre, Landivisiau

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Grande fatigue.

Quelquefois je me dis, la résidence aura ma peau.

Heureusement, le groupe des jeunes de Dom Bosco est sympa, très sympa même.

Il me donne de l’air.

Jour 51, Lundi 3 novembre, Landivisiau

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Fatigue.

Je n’écris pas.

Mais si tu écris.

Dialogue de sourds.

Je  reste seule avec mes doutes.

Jour 50, Vendredi 31 octobre, Morlaix

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Histoire de coeur : Près de chez elle, Ana a repéré un mur recouvert d’un lierre qui tend à dessiner un coeur végétal. Chacune avec une paire de ciseaux, nous taillons pour laisser sur la pierre un coeur parfait.

Dans l’eau,  debout, immobile.Seule ma tête émerge. Un nuage de petits oiseaux blancs arrive. Il rase la surface de la mer, court sur l’eau,  très rapidement, vient vers moi. Je ne bouge pas.  Au dernier moment les oiseaux se séparent en deux. Dans la vitesse de leur mouvement, ils  passent très près de moi.  Je sens la vibration des ailes de chaque côté de mon visage. J’ai l’impression d’être devenue roche, ou autre chose, de  disparaître dans le paysage.

Je pense au roman de Pascal Quignard, Les Solidarités Mystérieuses. Une femme se fondait dans le paysage, jusqu’à y disparaître, littéralement. On ne retrouvait d’elle que son écharpe.  Bleue.

FIN de cette semaine à Morlaix avec, par ordre d’apparition:

Marie-Joëlle, Eric, Isabelle, Chantal, Marta, Paola, Ana, Erwan, Françoise, Gaëlle, Fanny, Raphaëlle, Jeanne, Ninon, Marie-Cécile, Geneviève, Marvin, Roselyne, Jean-René, Julien, Marcel, Ionela, Mara, Romain, Tatiana, Cécile, Tiago, Ana, Jasmine, Chrystal.

sur les lieux suivants:

Médiathèque « Les ailes du temps » à Morlaix

Association CLOE à l’IBEP de Morlaix

Ferme de Kerouzern à Sibilis

Bowling de Morlaix

Plage de Saint-Eflam

Ilôt Saint-Anne à Saint-Pol

Santec

Gîte de Lestrézec, Plourin

Jour 49, Jeudi 30 octobre, Morlaix

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Jean-René, président d’Adeski, Julien passionné de tir à l’arc, Ionela portant en elle les forêts de Transylvannie,  Romain fan de Kerouac, et Tatiana sa soeur avec qui il tient la librairie A la Lettre Thé, au gré des rencontres de belles énergies surgissent.

En moi habitent maintenant tant de visages d’ici.

Je ferme les yeux.

J’aimerais n’oublier personne.

Jour 48, Mercredi 29 octobre, Morlaix

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Mercredi après-midi, le bowling  « Le Corsaire »à Morlaix est rempli de jeunes, voire très jeunes.  Ambiance  pré-Halloween : à l’entrée, des citrouilles grimacent et on se prend les cheveux dans de fausses toiles d’araignée. Ambiance boîte de nuit: la musique couvre les voix, les lumières sont éteintes, ne restent que les lumières noires qui accentuent  le blanc des tee-shirts et les lumières colorées des projecteurs ou des rampes qui délimitent les pistes. Tout ça vibre, clignote, glisse, tourne, varie. Assise à côté de Marvin et de Roselyne, je sirote un coca à la paille (un coca!). Inutile d’essayer de se parle, nous attendons notre tour en regardant la foule qui s’élance, une boule à la main. Les genoux plient, les bras balancent, envoient la boule, les quilles tombent, les scores défilent sur les écrans.  Soudain le haut-parleur annonce: Et maintenant, sur la piste trois, Marvin Rose et Fred! Un vertige me saisit: où suis-je?

Je reprendrai pied en fin d’après-midi sur la plage de Saint-Eflam.

Jour 47, Mardi 28 octobre, Morlaix

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Kerouzern, hameau de Sibilis, maraîchage, semis sous tunnels de plastique, palettes d’oignons entassées, aujourd’hui tout est immobile.

Pas de travail, me disent Marta et Paola.

Marta et Paola sont arrivées d’Espagne il y a un mois, et connaissent maintenant  tous les noms des légumes en français. Elles me les énumèrent en riant: brocolis, choux-fleurs, oignons, ail, choux, pommes de terre…

Elles sont jeunes, ont d’autres projets que de ramasser les légumes, des projets de photos, de vidéos, et elles craignent la fatigue, la routine qui « ferment l’esprit« .

Pour l’instant elles rient  dans la cuisine du gîte que le patron leur loue, et leur rire dans cette cuisine me fait du bien.

En partant, j’oublie mon écharpe.

Jour 46, Lundi 27 octobre, Morlaix

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Ecrire, c’est reprendre son souffle, trouver de l’air, je n’écris pas, pas le temps, au mieux je me pose quelques minutes, je griffonne deux ou trois mots, pour ne pas  oublier, une idée, une sensation, ça fuit, le temps aussi, je vois des gens, beaucoup de gens, leurs visages et leurs voix dansent dans ma mémoire, un territoire  se construit, autour de moi, petit à petit, un territoire de mer et de vent pourtant mais oh… je manque d’air.

Jour 45, Vendredi 3 octobre, Lesneven

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Dernier jour à Lesneven.

Que va-t-on faire après? On va retomber dans l’ennui, dit Dominique.

Annie Chevalier, de Livre et Lecture en Bretagne nous rejoint pour l’atelier de l’après-midi. Nicole arrive, elle sort de son travail, n’a pas eu le temps de manger, est fatiguée. Les quatre autres ont déjeuné ensemble, elles avaient besoin d’être ensemble.

Nous regardons les films.

Appréhension: on va entendre notre voix. Je leur dis que cela fait aussi partie du projet, d’entendre sa propre voix, qu’on n’y est pas habitué, c’est vrai, que les autres connaissent notre voix mieux que nous-mêmes, et qu’elle peut nous sembler étrange les rares fois où on l’entend.

Je sais que moi aussi, en écoutant les entretiens enregistrés, j’avais du mal au début à m’entendre. Mais je sais aussi que cela m’a aidée à poser  ma voix quand je m’adresse à l’autre en entretien, à travailler le contenu de ce que je dis.

Dominique, après qu’on ait vu son film: Ouh la!  j’ai du mal à entendre ma voix. Je sens du stress dans la voix. Elle n’est pas zen. Je ne me retrouve pas. Je ne m’entends pas, c’est drôle.

Nicole: On dirait des vieux films.

C’est vrai, on dirait des films en super 8, qui viendraient d’un autre temps. Je pense que c’est parce que l’image n’est pas stable, elle saute  à certains moment, comme l’on voit dans des films amateurs tournés dans les années 50 ou 60.

Méritxell, qui n’a pas fait de film: C’est très fort. c’est des endroits à découvrir, à redécouvrir, à s’approprier.

Ensuite, nous retournons dans la cuisine, où nous sommes si bien, et nous abordons l’écriture du Nous.

Dominique: il faut que les phrases soient courtes pour peser le Nous.

Christelle commence son texte par: Qui s’inquiète de nous?

Annie: une phrase pareille, on aurait envie de la prendre, de copier.

C’est pas copier, c’est partager, lui répond Jeannine.

Et à la lecture, Nicole: C’est touchant, on le ressent ce que vivent les autres.

Il faut dire que les textes sont forts. Toutes ont conscience de ce travail qui s’est fait, passant de l’écriture de mots, à l’écriture de phrases puis d’un texte plus long. Elles sentent que ce texte d’aujourd’hui n’aurait pu être écrit avant.

Dominique: J’avance. on avance, par paliers.  Je suis surprise de ce que je peux écrire. Pendant des années, les mots n’avaient pas de sens. Quand je les écris, c’est profond. c’est écrit dans al mémoire, maintenant c’est écrit sur la feuille.

Christelle: Je ne pensais pas être capable.

Pour redescendre un peu, comme elles le demandent, (il va falloir redescendre, c’est dur), je propose un dernier texte dans lequel chacune parle de son rapport à l’écriture, invitée par Charles Juliet et son inventaire dont toutes les phrases commencent par Ecrire…

Ensuite, c’est le pot final avec quelques élues et Ludovic de l’AGE .

Les femmes qui ont participé au projet à Lesneven se sont transformées. Elles relèvent la tête, elles sourient, elles parlent sans crainte aux élues, elle peuvent dire ce que ça leur a apporté, Christelle se met à lire à voix haute le début de son récit de vie…

C’est pour moi un après-midi hors du commun.

Comme dirait Nicole: Il n’y a pas de mot à dire.

FIN de cette riche semaine  à Lesneven avec, par ordre d’apparition: Isabelle, Olivier, Dominique, Christelle, Jeannine, Nicole, Laura, Maryline, Arnaud, tara, Mirella, Jacqueline, Eric, Isabelle, Chantal, Mariannick, Elisabeth, Pascale, Christine, Olivier, les classes de 4è et 3ème adaptation du collège Saint-François, Annie, Hélène, Claire, Ludovic.

sur les lieux suivants:

Médiathèque de Lesneven

Médiathèque Les ailes du Temps de Morlaix

Collège Saint-François à Lesneven

Gîte de Lestrézec, Plourin

Jour 44 ,Jeudi 2 octobre, Lesneven

résidence Perharidy-Lesneven 114

Rencontres au collège Saint-François avec deux classes, une de 4ème, une de 3ème.

Vers 17h30, je passe rapidement à la librairie Saint-Christophe chercher un livre dont j’ai besoin. J’apprendrai le lendemain que je suis passée un quart d’heure avant la venue d’Hubert Haddad, que je rate donc. Hélène, la librairie, me voyant pressée, n’a pas osé me retenir.

Il est vrai que j’ai du travail.

Jour 43, Mercredi 1er octobre, Lesneven 

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Aujourd’hui, nous nous installons dans la cuisine de la médiathèque.   Resserrés autour de la table, l’ambiance devient plus  intime et presque familiale.  On se laisser un peu plus aller dans sa voix, à la découvrir lors des enregistrements, à l’écrire  lors de l’atelier.

J’enregistre les voix de Dominique, Christelle et Jeannine. Nous y passons du temps.

Dominique se concentre. Quand elle entend sa voix, elle ne veut pas croire que c’est elle, elle pense que j’ai ajouté un effet.  Christelle et Jeannine se partagent le texte à dire, cherchant à rendre la voix la plus spontanée et naturelle possible.

Et puis il y a cet atelier qui commence de façon incroyable: Christelle et Jeannine ont retravaillé le texte de leur entretien et m’en ont apporté la maquette. C’est un gros travail, elles y ont passé tout leur temps depuis lundi soir, n’en dormant presque plus.  Elles ont découpé, déplacé, remplacé, supprimé, ajouté, et recollé, tout cela à la main.

Je leur demande comment elles ont travaillé:

On a lu l’original. On l’a montré à mon mari. Il l’a lu. Il n’a rien compris. Il a dit, ça part dans tous les sens. On a fait sortir tout le monde, on a pris la table pour nous. On a étalé les feuilles dessus, on s’est dit: on commence comment? On a découpé pour remettre dans l’ordre. Il y a eu des choses enlevées, des choses ajoutées. On s’est amusées à faire le puzzle, pour avoir un texte qui commence et qui finit.    A certains moments, il y a eu du stress, on s’est énervées, on n’était pas toujours d’accord. Je disais: c’est que des bouts de papier.  (Jeannine). Oui, mais tout y était, il fallait trouver l’ordre. (Christelle). On a pris aussi beaucoup de plaisir  à travailler ce texte. On a eu cette maquette, on s’est dit: ça nous correspond. 

Dominique, elle, a lu son entretien et l’a fait lire à son mari:

C’est les mots pour les maux. Mon mari l’a lu, il a été très ému, c’était notre histoire. Chaque mot était puissant, les émotions étaient passées écrites. ça a été un ressenti comme une tempête. Les mots écrits sont plus forts que l’oral. Il était un peu chamboulé. A un moment, je dis  » j’en ai chié », il m’a dit, ça fait pas poli, mais j’ai dit, c’est mon ressenti. C’est vraiment notre histoire. J’ai envie de la donner à lire, que des gens voient ça, que la roue tourne. C’est une occasion de partager.

Elle qui lundi disait qu’une fois les mots écrits en atelier, elle n’y pensait plus, dit aujourd’hui: Après l’atelier de lundi, je ne suis pas redescendue. Les émotions étaient là, remontées avec les mots.

Nicole, elle, dit: ça donne envie de ne pas s’arrêter maintenant qu’on l’a goûté.

L’écriture est au travail.

Jour 42, Mardi 30 septembre, Lesneven

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Jour sans médiation.

Je suis à la médiathèque, je fais le montage des films.

Je lis Le quai de Ouistreham, de Florence Aubenas, qui me semble d’actualité ici, plusieurs femmes étant soumises à cette situation:  chercher des heures de ménage,  multiplier les structures employeurs, avoir des heures par ci, par là et être à la merci d’un appel téléphonique qui leur impose de venir immédiatement sur un lieu de travail.

Je marche dans Lesneven. J’aimerais comprendre un peu plus cette ville qui m’apparaît brouillon. Comme si elle s’était construite au fur et à mesure, un peu comme ça, sans être pensée vraiment. On n’y trouve pas de repère, pas de sens pour l’aborder. Je marche au hasard des rues. Beaucoup  de bâtiments désaffectés, abandonnés,  de maisons à vendre, de commerces fermés, des espaces en friche aussi. Une impression de pauvreté, malgré deux ou trois magasins plus luxueux.

L’heureuse surprise, c’est la superbe librairie Saint- Christophe, qui vient contredire cette sensation de ville  un peu morte.

Le soir, je rentre en passant par la côte et je m’arrête sur la plage de Keremma. La nuit tombe vers Brignogan. Dans cette demi-obscurité, nous sommes trois femmes à marcher sur le sable, dont une avec un chien.

 Jour 41, Lundi 29 septembre, Lesneven

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Je retrouve Lesneven avec plaisir.

Aujourd’hui, atelier d’écriture avec les quatre femmes qui participent au projet. Elles reviennent avec plaisir et attente. Elles disent apprécier le fait d’être en petit groupe, elles se sentent plus en confiance pour parler, s’exprimer, lire leurs textes.

Premier atelier sur le thème de la voix. L’émotion est palpable.

Christelle : Je bloque à un moment.  Et je sais qu’à la maison, ça viendra, j’aurai les idées. Je continuerai à y penser.

Dominique : Pas moi. Je me donne entièrement, après je suis libérée, je n’y pense plus. C’est comme ça, on ne se commande pas. On ne peut pas savoir comment on va réagir puisqu’on n’a pas fait l’expérience avant.

Et Dominique encore : Plus ça va, plus c’est difficile les exercices. Ça creuse de plus en plus. C’est dur, d’écrire l’émotion. Mettre ce qu’on a dans la tête, l’écrire, trouver les bons mots. L’écriture ça remue, c’est le risque. Tant qu’on ne l’écrit pas, on ne le vit pas. En lisant à voix haute, je me suis entendue, l’émotion est venue.

Après l’atelier, Nicole vient enregistrer ce qu’elle souhaite dire sur son film. Ça n’est pas si simple de parler dans un micro pendant une minute. Là aussi, il faut aller chercher des mots, les dire à voix haute et entendre sa voix. Ce qui peut être surprenant, voire perturbant. Ma voix, cette inconnue…

Jour 40, Vendredi 26 septembre, Perharidy

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Très beau moment de rencontre avec les quatrièmes, autour de « Qu’est-ce qu’un écrivain ? » (un des ados a un grand-père qui a publié un livre sur ses mémoires de pêcheur) et puis de leur propre écriture. Travailler avec des petits groupes nous permet de créer une intimité dans laquelle on se sent en confiance.

Le soir, lecture d’extraits de Sur le toit à L’Ivresse des Mots, à Lampaul devant dix personnes.  Là aussi, sentiment d’intimité dans le petit coin canapé-fauteuil de la librairie, toujours aussi agréable.

(Cela me plaît de revenir à Lampaul. Samedi 27, c’est hors-jeu mais c’est ça aussi la résidence, je vais à la fête sur le parking Gad. Spectacle par la compagnie Beau Geste, (le mot Beau Geste vous revient à vous, les salariés, dira Claude, du Fourneau) discours qui « tournent la page » ( je vous souhaite à tous de trouver du travail et de vivre dans la dignité dira Joëlle, présidente de Sauvons Lampaul qui a participé au projet de résidence) cochon grillé, musique et feu d’artifice. L’émotion est au rendez-vous, et la gaieté aussi. Je revois ceux qui sont venus travailler sur le projet. Olivier Le Braz, délégué FO, me parle de son travail avec Anne Guillou, écrivain, et du livre à venir…   Je rentre au gîte complètement reboostée, prête pour cette seconde moitié de résidence.)

Fin de cette huitième semaine de résidence avec, par ordre d’apparition:

Sandrine, Christine, Emmanuelle, Oanell, Florence, Gildas, Camille, Florian, Alan, Noémie, Maëlys, Laura, Patrick, Yvette, Ophélia, Léa, Coline, Marianne, Claire, Malou, Andrée, Gisèle, Camille, Jackie, Geneviève, Sabrina, Régis, Romain, Enzo, Dylan, Léonie, Nathan, Maëlle, Maella, Marie-Joëlle, Maria, Nathalie, Yvette, Antoinette, Adèle.

sur les lieux suivants:

Centre de soin de Perharidy

Librairie La lettre Thé, à Morlaix

Librairie L’Ivresses des Mots, à Lampaul

Gîte de Lestrézec, Plourin

Jour 39, Jeudi 25 septembre, Perharidy

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Je retrouve le groupe de troisième, rencontré lundi. C’est avec ce seul groupe que j’ai pu mener le travail jusqu’au bout. Les jeunes sont divisés en trois groupes, et, toujours par manque de temps, je ne peux multiplier les ateliers avec chacun des groupes. Comme ils sont peu nombreux, de douze à quatorze en fonction des soins et des séances kiné, je propose qu’on ne fasse qu’un groupe en décembre, de façon à pouvoir les rencontrer tous plusieurs fois.

L’après-midi, ces mêmes ados viendront enregistrer leurs voix pour mettre sur leurs films. Alan, qui a parlé en direct, choisit de garder la première version. On sent des ados habitués aux images, à l’audio, à la vidéo. Mais on sent aussi qu’il y a beaucoup d’images autour d’eux, un film de plus, de moins… Ils filment rapidement, quelquefois sans même regarder l’écran, ils tendent l’écran devant le paysage, le capte en marchant, regardant devant et filmant sur le côté. On verra plus tard ce qui s’est enregistré.

Jour 38, Mercredi 24 septembre, Perharidy

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Matin. L’air est vif, la mer et le ciel jaune pâle. Depuis le parking, on aperçoit la silhouette rosée de Roscoff.

Je fais le tour extérieur du centre. En trois jours, l’habitude est prise de profiter du dehors avant d’entrer dedans. Le paysage s’y prête. On y resterait. Et c’est étonnant comment, une fois à l’intérieur, on l’oublie. Comment le centre se replie sur lui-même. Tout a beau être vitré, je ne sens pas « l’esprit du lieu » tourné vers le dehors.

Les ados arrivent un à un sur le banc dans la cour. Ils aperçoivent Aonell, la surveillante.  Ah non, pas Aonell, elle va nous prendre nos portables . De fait, Aonell arrive avec son petit panier en rotin, et ils y déposent les portables.

J’entre dans les bâtiments.

Un drôle de poème s’écrit lorsque l’on se balade dans les couloirs du centre : Accueil, admissions, consultations externes, hôpital de jour, diététiciennes, couloirs des psychologues, les ascenseurs sont automatiques, il suffit d’avancer devant la cellule, balnéothérapie, ergothérapie, physiothérapie (et je pense à Laura hier qui me disait, physiothérapie, on ne sait pas tout ce qui nous attend, ça doit être des psychiatres), zone d’attente, kinésithérapie, (on va déambuler tels des fantômes dans les couloirs, dit une femme à une autre), cliquetis d’une canne, une tonnelle en plexiglas, deux chaises en plastique, des mégots sur le bitume : l’espace fumeur, un couloir sans indication aucune, espace culturel, local départ chariots, local retour chariots, restaurant, salle de pause, assistantes sociales, et de temps en temps, brusquement, au détour d’un couloir, une porte ou une fenêtre donnant sur la mer.

Errer dans Perharidy, nul endroit où s’asseoir vraiment, nul endroit où travailler, errer dans les bâtiments, dans la cour intérieure, se poser brièvement dans la salle des profs, dans l’espace culturel.

Je cherche ma place.

Je ne suis pas la seule.

J’ai cette impression que le peu de gens que l’on voit dans les couloirs cherchent vainement un endroit où s’installer et vivre.

Dans la cour, c’est pareil. Deux ou trois fument leur clope, tirent sur le temps.

Dans l’espace culturel vide, la télé diffuse Hit Passion sur W9 et donnerait le cafard à n’importe qui. On a envie de dire  fermez-la  à tous ces chanteurs calibrés qui défilent sur l’écran. Qui nous impose cela ? Et peut-on arrêter la machine ?

Un homme entre sur un fauteuil roulant. On le dirait prêt pour une rando avec son chapeau de cow-boy et son sac à dos accrochés à l’arrière à côté de deux béquilles. Il va jusqu’à  la télé, la regarde le temps d’une chanson, et puis repart. Il fait son tour, on dirait.

Un autre vient, s’installe devant le point internet, sans s’asseoir vraiment.

Je pense à une chorégraphie sur une grande scène un peu triste d’être vide. Et je n’ai pas envie de rester à regarder ce spectacle. Je sors.

Quelquefois je dévore le paysage, il est à ma taille, je marche à grandes enjambées et ma place est là, juste, à l’air libre et dégagé.

D’autres fois le paysage devient trop grand,  je ne sais par où l’aborder, j’y cherche en vain un coin à m’approprier, même provisoirement.

Après le dedans, c’est le dehors qui ne m’offre aucun secours. Ni la plage, ni les criques, ni les arbres.

Je pars.

Et de route en route, j’arrive à Morlaix, et de pas en pas, à La Lettre Thé où je ne suis jamais entrée.

Et c’est là, exactement là, que je trouve le point de pause, entre Romain, le libraire avec qui on parle romans atypiques de la rentrée littéraire et  Beat Generation, et les quatre femmes du club  Tricot qui tricotent et papotent ardemment au premier étage, apportant au lieu une note à la fois incongrue et paisible.

J’achète deux livres (il faut que j’arrête de visiter les librairies, j’explose mon budget !), je m’assois dans un gros fauteuil en cuir , je demande un thé et je lis, et je bois, et je respire.

Plus tard, deux CRS entrent dans le café-librairie. Ils sont là, en uniforme, les bras légèrement écartés comme dans les films quand on se demande s’ils vont dégainer, ils ne disent rien, ils nous regardent. A aucun moment, il ne me vient à l’idée qu’ils viennent acheter un livre ou boire du thé. Peut-être parce qu’ils sont deux et apparemment en service, leur présence semble déplacée ici. Après un temps, un dit, en bafouillant légèrement: « Eh bien, je venais pour un livre ».

Jour 37, Mardi 23 septembre, Perharidy

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Il y a des matins comme ça.

A Perharidy, je me gare loin encore, et je passe par la plage. Le sable est doux et frais. Et comme je suis en avance, je fais le tour de la pointe. Quelques lapins, un groupe de marcheurs nordiques, l’eau est lisse, reposée.

J’entre dans le centre et je retrouve le groupe des ados, posés sur deux bancs autour d’une table en bois. Ils sont là avant le début des cours. Dernière pause, derniers potins, derniers textos.

Un à un, ils viennent filmer : la digue où les filles se retrouvent entre elles, une chambre, le baby foot où les garçons se rejoignent, la salle de musique, la salle de kiné.

Les filles hésitent, elles voudraient filmer la digue et plus loin, les rochers mais on n’a pas le droit d’y aller . Et pourtant, c’est là qu’elles s’assoient, qu’elles parlent. Elles ont aussi découvert une table au-dessus de la plage, sous des arbres. Elles y viennent papoter, écouter de la musique, faire ce que font les ados à leur âge. Ce qui compte, c’est retrouver, même pour un moment, la vie « normale ». Elles arrachent à ce lieu de soin et d’études des fragments précieux, où elles vivent « normalement ».

Ici, être normale est une expression qui revient régulièrement dans la bouche de ces ados en surpoids. Et aussi, « être entre nous », « entre gens comme nous » « on se comprend ».

Un ado dira : Je ne suis pas comme les autres, je suis gros, je le ressens. Mon collège, c’est un collège où on se moque. Ici, on est tous pareils, y’ a pas de moquerie.

A cela, une jeune fille répondra : Je me suis interpelée, je leur ai montré qui j’étais. C’est pas mon corps qui dit qui je suis.

Et puis très beau moment avec trois jeunes ados autour de mon livre Trop loin la mer . Une des jeunes a vécu en famille d’accueil. Elle dit : j’ai pleuré. Je me suis retrouvée dans l’histoire. Et même l’histoire du chat. J’ai lâché mon chat quand je suis partie. J’ai réagi pareil, je ne parlais pas. Et dans ma tête de sept ans, c’était pareil, avec des paroles de petite fille. Je me revoyais sur la route pour y aller. Et c’était pareil aussi, quand je suis arrivée, elle était devant la porte à m’attendre. Et sur la couverture du livre, les deux mains, ça m’a fait penser à deux amies, la fille de ma famille d’accueil et moi, on était amies. Quand je suis partie, elle n’a pas pu me dire au revoir, elle est restée sous la couette à pleurer.

Après que Florence Joué, leur professeur de français, leur a lu le livre en classe, elle a éprouvé le besoin de téléphoner à son ancienne famille d’accueil.

Elle me demande si j’ai déjà été en famille d’accueil. Non, mais j’ai séjourné dans un ancien Lieu de Vie lors de ma résidence en Dordogne, et le texte vient de là.

Atelier d’écriture, deux jeunes sont très dyslexiques, Florence et moi écrivons sous leur dictée.

Florence pose la bonne question quand elle dit : « Je ne sais jamais où est la limite, entre écrire pour eux et écrire à leur place. »

La question se pose toujours lorsqu’on écrit sous la dictée. Peut-être ne faut-il rien attendre pour accepter de lâcher ce texte qui n’est pas le nôtre ?

Etre non pas tendu vers un texte à venir, mais creusé d’un vide où le texte a une place pour s’écrire.

Et lui donner le temps de s’écrire, ne pas le brusquer.

Mais nous manquons de temps, et c’est à cet endroit que nous faisons violence dans cette résidence : dans le manque de temps.

L’après-midi, lecture à voix haute à l’Espace Culturel devant les nombreuses bénévoles de la bibliothèque, deux patientes et deux soignantes.

La lecture met du temps à démarrer. Une patiente s’agite : « C’est laquelle la route du départ ? Je n’aime pas les murmures dans les coins. »

Je lis des extraits de En cas d’absence, et de Sur le toit. L’échange ensuite est enthousiaste et chaleureux. Comme les bénévoles ont l’air intéressées, je leur propose d’animer pour elles un atelier Lecture à voix haute lorsque je reviendrai en décembre.

Le mari d’une femme hospitalisée a entendu parler de la lecture. Il a demandé si on ne pouvait pas venir dans la chambre de sa femme lui faire la lecture. Je pense que ça pourrait être le rôle d’une bibliothécaire de Centre de Soin. Je me propose de le faire pour quelques patients en décembre.

Chaque lieu, chaque façon de jouer la résidence. Appréhender le lieu, comprendre qu’il ne s’agit pas que d’un collège plongé dans un centre de soin, qu’il s’agit aussi d’une bibliothèque gérée par des bénévoles, plongée dans un centre de soin, et de toutes ces vies plongées dans un centre de soin.

Quand je sors, c’est dans l’air, je le sens aussitôt, la mer est haute.

Je me baigne longtemps, jusqu’à ce que l’eau me pose une barre froide sur le front.

Jour 36, Lundi 22 septembre, Perharidy

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Départ pour Perharidy. Dans la voiture, j’entends des extraits du dernier disque de Léonard Cohen. J’aime cette voix. Je pense à Suzanne, qu’on chantait dans l’internat du lycée, entre filles, à l’étude du soir. Je pense à Suzanne, qui, en référence à la chanson est devenue le personnage d’un texte que j’écrivais avant de commencer la résidence. Suzanne que j’ai laissée provisoirement de côté pour être ici et écrire autre chose qui ne s’écrit pas.

Juste avant d’arriver à la pointe de Perharidy, quand on quitte la route principale, on entre dans l’intime du territoire. La route est étroite, elle passe entre des champs de légumes qui dessinent le paysage : verts des choux, des salades, des artichauts. Quelques chevaux. Des tracteurs vont et viennent. Des caisses en plastique grises empilées attendent d’être remplies et chargées. La campagne semble tranquille.

Et puis la pointe se dessine. La mer est basse.

Je me gare assez loin des bâtiments, j’approche à pied, à travers un espace boisé.

A l’accueil, j’attends Sandrine Sturlini. Une petite affichette annonce ma présence. Sandrine arrive, Christine Loquet nous rejoint, nous visitons l’établissement.

L’après-midi, je rencontre une classe de 3ème accompagnée de Florence Joué , professeur de français du collège intégré à l’établissement. Nous échangeons un peu autour de  Trop loin la mer  que Florence a commencé à leur lire. Je leur montre le site de résidence, puis ils se lancent à écrire, avec la générosité des adolescents.

En sortant, avec Christine, nous passons voir « Les cures », que les jeunes appellent, « La Digue ». C’est une promenade goudronnée, juste au-dessus de la plage, où les malades peuvent circuler avec les fauteuils.

On voit l’île de Batz si près qu’on se dit qu’on pourrait la toucher, ou y aller à la nage.

Il fait beau. Je n’ai pas trop envie de rentrer au gîte. Je ne peux cependant pas marcher toute la nuit.

Jour 35, Vendredi 12 septembre, Lesneven

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Premier atelier d’écriture. L’attente est fébrile, je le sens.

Nous sommes sept, comptant Olivier et Meritxell, qui fait un stage à l’AGDE.

Nous visitons la médiathèque.  Elles apprécient l’espace, lumineux, spacieux; les sièges dans le coin presse. ça donne envie,  pas comme à Brest où la médiathèque est plus vieille, trop grande et étouffante. Une seule des femmes est déjà venue, entre autres pour une initiation à l’informatique avec Arnaud. elle avait une carte d’abonnement mais ne l’a pas renouvelée, faute d’argent. Pourtant, les livres, elle les dévore,  surtout les récits de vie, c’est comme une drogue, surtout depuis que j’e n’ai plus de travail. Olivier, en accord avec la mairie, offre à chacune un abonnement à  la médiathèque. Elle y viendra dès l’ouverture  le samedi matin.

Pendant l’atelier portant sur les lieux de notre paysage intime, je sens chez toutes une volonté d’être là, avec et dans les mots. Chacune, malgré les difficultés évoquées, dyslexie, échec scolaire… s’empare de l’écriture. On cherche, on rature, on recommence…

On évoque déjà la suite…

Et c’est la FIN d’une belle semaine avec, par ordre d’apparition: Olivier, Christian, Florence, Mathilde, Marie, Jacqueline, Ludovic, Meritxell, Françoise, Hélène, Dominique, Nicole, Christelle, Anne, Jean-François, Arnaud, Maryline, Laura, Claire, Jeannine, Tara, Zweltana, Anita.,

sur les lieux suivants:

Médiathèque Le Vilaren à Lesneven

Libraire Saint-Christophe, à Lesneven

Chez Dominique, rue Aragon à Lesneven

Plouguerneau, son bourg, sa croix, et le port de Correjou

Plage de Kerurus, Plouneour-Trez

Gîte de Lestrézec, Plourin

 Jour 34, Jeudi 11 septembre, Lesneven

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Nicole m’emmène à Kerurus. Drôle de nom.  Le paysage est large et découvert, c’est une grande marée, la mer est partie loin, les drisses cliquettent contre les mâts, les pêcheurs à pied ramassent des coques. Nous enlevons nos sandales, nous marchons nus pieds dans le sable, c’est doux,  nous escaladons des rochers, le vent nous surprend au visage, nous rions. Il souffle entre nous comme un air d’escapade joyeuse.
Je pense à ce territoire que j’arpente maintenant depuis quatre mois.

C’est comme s’il n’était peuplé que de femmes, ou presque.

Des femmes dont les conditions de vie peuvent être difficiles, et qui trouvent l’énergie et le temps de participer au projet.

Qu’y-a-t-il, enfoui en elles, qui vibre au mot écriture?

Depuis le début de la semaine,  plusieurs hésitent à nous rejoindre. On en entend parler, elles doivent venir, en retard ou plus tard, on ne les voit pas, elles téléphonent, reprennent rendez-vous, on les attend, elles ne viennent toujours pas, disparaissent avant même qu’on ne les rencontre.

Qu’y-a-t-il, enfoui aussi en elles, qui s’effraie devant le mot écriture?

Jour 33, Mercredi 10 septembre, Lesneven

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Je fais connaissance avec Tara, celle de l’équipe de la médiathèque que je n’avais pas encore rencontrée.

Le matin, j’écris, installée dans la médiathèque. ça me fait du bien, d’être là, au milieu de livres et de lecteurs. ça fait du bien à l’écriture, aussi.

L’après-midi, entretien avec une des femmes qui participe au projet. Elle m’emmène dans son jardin, un endroit où elle trouve le calme. Il y a chez elle une grande attente concernant l’atelier d’écriture. Elle a pris sa revanche. Après avoir été  en  échec scolaire constant, elle a réussi à passer un concours pour être admise en formation d’aide-soignante, et a eu son examen en étant très bien classée. Il me semble que l’atelier d’écriture participe de cette même démarche, d’aller contre ce souvenir d’un échec scolaire dans toute sa splendeur, comme elle dit. Elle lit beaucoup, des récits de vie qui font écho à ce qu’elle a pu vivre ou ressentir.  Ecrire est difficile. Elle dit, il y a un décalage entre moi et les mots, ce que je voudrais, c’est trouver les bons mots.

Encore une fois, après la rencontre, je me sens seule.

Dans ce cas, une solution:  je vais à la librairie Saint-Christophe. J’y suis déjà passée lundi, j’y ai rencontré Jean-François, le libraire et sa femme,  Hélène, qui est aussi adjointe à la culture. Je retrouve Hélène. Nous parlons livres. J’achète Faux-Nègres de Thierry Beistingel ainsi qu’un autre de ses textes, Retour aux mots sauvages.

Je ne sais pas de quoi consolent les livres.

Jour 32, Mardi 9 septembre, Lesneven

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La journée commence bien.  A la matinale de France Culture, l’invité est Thierry Beistingel pour son livre Faux-Nègre.  Et dans la même émission, sur la petite route pleine de virages entre Pleyber-Christ et Saint-Thégonnec, j’entends Le Dorrmeur du Val de Rimbaud dit par Reggiani.

A la médiathèque,  Olivier me présente à son équipe , Arnaud, Maryline, Laura.

L’après-midi, c’est mon premier entretien, et c’est la surprise. Christelle n’est pas seule. Elle est venue avec sa jumelle. Elle me dit: ça ne pouvait pas se faire sans elle. Elle lui a téléphoné, l’a embarquée dans l’histoire, elles vont filmer à deux, raconter à deux, venir à l’atelier à deux.

Leur relation est étonnante.  Une commence une phrase, l’autre la finit. Ou elle parlent en écho. Ou même elles répondent avec exactement  les mêmes mots, au même moment. Quand une parle, elle dit nous. Je le leur fais remarquer. Elles me disent, oui, quand nous sommes ensemble, il n’y a pas de je.

Nous allons à Plouguerneau où elles ont vécu  les années les plus heureuses de leur enfance.

Il est quelquefois difficile après une rencontre de se retrouver seule. Et la question aujourd’hui se repose: qu’attendent les participants de ce projet? N’en espèrent-ils pas plus que ce que je pourrai leur donner dans le temps que nous passerons ensemble?

De retour à la médiathèque, je rejoins rapidement le groupe de lecteurs qui échangent  sur leurs lectures. C’est la fin de la rencontre, mais nous parlons un peu, de ma présence ici, de lectures, d’ateliers…

La chaleur ne tombe pas. La mer n’est pas si loin. Mais non, je rentre et je branche l’ordinateur.

Jour 31, Lundi 8 septembre, Lesneven

 

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J’arrive à Lesneven.

Nouveau lieu, nouvelles rencontres.

Auparavant il faut quitter le lieu précédent et c’est ce matin que je le fais.

Je n’ai pas quitté Lanmeur lorsque j’en suis partie il y a dix jours. Comme je n’ai pas quitté Landerneau ou Lampaul- Guimiliau en juin. ça n’est pas si simple.  La séparation se fait petit à petit et jamais entièrement. Je continue d’y être un peu, encore un peu.

L’écriture entretient cela aussi quand, entre les sessions,  je travaille à mettre tout cela en mots. Et quand je commence à y être en écriture,  quand je sens le texte qui viendrait (quelle lenteur !) il est temps de repartir  pour travailler avec un nouveau groupe.

Comme une vague qui monte et se suspend, ne retombe jamais.

C’est donc ce matin, en montant dans la voiture, que  j’enfouis provisoirement la maison de retraite de Lanmeur. Pas trop profondément, que le souvenir reste vif lorsque je le solliciterai.

Je sens en moi l’épaisseur des states: Landerneau, Lampaul-Guimilieu, Lanmeur.

J’arrive à Lesneven.   Je tourne un peu pour trouver la médiathèque, qui me semble excentrée. Qui semble seulement . Il s’avère que nous sommes près du centre.

Olivier Le Gall, directeur de la médiathèque m’accueille chaleureusement.  Plus tard, je verrai  sur un panneau que ma présence est annoncée dans la médiathèque avec photo, texte de présentation et livres. C’est la première fois depuis le début du projet. Merci l’équipe de Lesneven!

 Le matin, c’est la réunion de présentation du projet suivi d’une petite conférence de presse. Autour de la table, l’équipe de Livre et Lecture en Bretagne, deux élues, des représentants du CCAS, de L’AGDE, du Centre Socio-Culturel.

Chacun a à faire avec la littérature. Je crois que c’est sur cette phrase, ou sur ce thème qu’une élue intervient. Tout cela, ce sont des beaux discours mais ça ne sert à rien. Ce n’est pas ce que les gens  demandent. Ce qu’ils veulent, c’est manger, se loger, travailler. (Je résume)

Comment peut-on se permettre de savoir à la place des autres ce qui est bon pour eux?  Et n’est-ce pas nier une part de leur humanité que de ne pas leur proposer  de participer à ce qui ne sert  à rien d’autre qu’à  sentir qu’on est homme ou femme capable de penser,  de ressentir et de mettre cela en mots. Capable d’entendre, d’apprécier et de parler d’un texte littéraire et de ce qu’il remue en nous?   Et si la pensée pouvait enfin se délier?   Et si tout à coup on se mettait à vouloir lire et comprendre le monde autrement que comme on nous le donne à voir ? Et si on voulait se définir soi-même? Est-ce cela que l’on craint?

Et bien sûr  que la littérature est un point de rencontre et qu’à cet endroit nous luttons aussi contre l’isolement et la solitude mais il ne s’agit pas que de cela. ( Oui, aller contre l’isolement, ça oui, comme une activité alors…, dit-elle et c’est moi qui souligne). Comme si le mot activité était rassurant, comme si surtout il n’était question de rien d’autre que d’occuper des gens un peu isolés.

L’après midi, je présente le projet devant quatre femmes.

Toutes semblent curieuses de ce projet. Malgré les inquiétudes qu’elles expriment quant à mes attentes en écriture, elles saisissent cela comme une chance qui leur est offerte. C’est ce qu’elles disent. Une hésite et puis accepte,  je n’irai peut-être pas au bout.

L’une d’elle a déjà entendu parler d’une expérience de projet d’écriture avec des chômeurs, où un recueil avait été édité. Elle dit, c’était intéressant pour ces personnes -là, de pouvoir écrire sur leur expérience. Elle parle aussi d’Ados d’Mots. Sa fille y a participé l’année dernière. Elle dit: Vous ne pouvez pas savoir, ça lui a donné confiance en elle. Olivier nous apporte le recueil qui a été réalisé par la médiathèque. Aussitôt, elle l’ouvre et  me montre le texte de sa fille. Tout cela  lui donne envie de tenter l’expérience pour elle.  Déjà elle s’empare du projet, explique qu’elle veut filmer trois endroits qui retracent son parcours professionnel.

Je suis presque stupéfaite de l’entendre.

Elle apporte la juste réponse à celle qui le matin ne croyait pas au projet.

Nous regardons le blog sur Internet. Nous visionnons quelques films.

Elle  me dit : Pour vous aussi c’est une sacrée aventure.

 Jour 30, vendredi 29 août, Lanmeur

août 2014 063

Je découvre le site de La Vallée, dans le bourg de Lanmeur.

Troisième et dernière lecture de Lambeaux de Charles Juliet.

Echanges sur la lecture :

J’adore lire. Je lis surtout des policiers. Tantôt, ils se tuent ; tantôt, ils se tuent pas.  Un policier, ça fait réfléchir. Un bon policier, ça tient en haleine. Vous venez dans ma chambre, j’en ai un tiroir plein.

Enfant, j’ai lu la bibliothèque Rouge et Or. J’avais toute la collection. Je trouvais ça en cadeau sous le sapin. C’était le Père Noël qui me les apportait, bien que c’était les parents mais on s’en fout. Il y avait Robin des Bois avec ses collants verts dans la forêt. Je lisais aussi Le Club des Cinq avec Dagobert le chien. Du polar pour les enfants. J’avais fait une cabane en hauteur dans le jardin pour faire comme eux, je faisais monter mon chien dans la cabane. Un jour, elle a sauté, elle s’est cassé les griffes. Ma sœur me lisait des histoires quand elle n’était pas feignante. Mais elle était lambine, ça m’énervait. Elle balbutiait. Elle ne savait pas lire correctement. Elle lisait pour que je m’endorme avant elle parce que je faisais le chahut pour dormir.

Je lisais peu. J’étais plus à m’occuper à la ferme, toujours à garder les vaches. J’apprenais rien à l’école.

Ce que j’ai lu quand j’étais jeune, c’est Goldfinger.

Sont évoqués: Le ballon rougeTintin en Amérique, On a marché sur la lune, la comtesse de Ségur, Le malade imaginaire,

Et des illustrés :  Spirou, Bernadette et Bayard, Sylvain et Sylvette

L’après-midi, c’est le dernier atelier d’écriture, avec regrets pour certains, qui poursuivraient bien l’expérience. Mais on se reverra, puis que je n’ai pas réussi à tout boucler, entre autres le film n’est pas monté avec les voix. Je reviendrai pour l’épilogue d’ici peu.

Le soir, c’est la grande baignade, entière, avec la tête dans l’eau, et les palmes pour nager plus loin. Je m’allonge sur le dos, je me laisse aller. La mer me porte.

FIN de la seconde semaine à la maison de retraite de Lanmeur avec, par ordre d’apparition : Marie-Joëlle, Sébastien, Catherine, Françoise, Marie-Martine, Amélie, Julien, madame Roux, Jeanne Lintanf, Colette Leconte, Patrick Nowak, Yvonne L’Hénaff, Marie-Thérèse Cloarec, Germaine Anguil , Yvette Diguerrer, Henri Montcus, Elodie, Sophie, Joseph Teurnier, Alice Teurnier, Annick Prigent , Jacqueline Lambert, Roland Pallier, André Messager, Jeanne Jaudren, Lucienne Pouliguen, Marianne Gueguen, Alice Garec,  Yvette, Henri, madame Lebot, madame Cornelli, madame L’Hénoret, madame Quemeneur, madame Le Coat, madame Cras, madame Prigent, madame Spagnol, mademoiselle Magnier, monsieur Nougaret, monsieur Gourvil, madame Thibaud, madame Le Friant, monsieur Urien, madame Ogier, monsieur Desfougères, madame Balai, monsieur Veller, madame Manchec, monsieur Jaouen, monsieur Scornet,  Karine.

sur les lieux suivants:

Centre hospitalier de Lanmeur

Gîte de Lestrézec, Plourin

Jour 29, jeudi 28 août, Lanmeur

août 2014 060

Je marche. J’écris.

Jour 28, mercredi 27 août, Lanmeur

072

Enfants, on était des vrais petits sauvages, on était libres d’aller dans la campagne.

Agriculteur, on est libre, on est son propre maître.

J’ai quitté l’école à 16 ans, c’était un choix. Je voulais être agricultrice. Aller à la ville, dans une entreprise, ça ne me convenait pas. Agricultrice, je serais libre.

Comment ici maintenir un esprit libre, lorsque le corps est de plus en plus dépendant ?

Une femme est arrivée depuis peu. Elle attend la construction dans son village de maisons pour personnes âgées. Elle dit, je suis prioritaire. Avec mon mari, pour aider la commune, on a donné des terrains quand il y avait besoin, pour agrandir les routes. Le maire a dit qu’il fallait s’en souvenir. Elle sourit, elle est heureuse, elle ne va pas rester ici.

Seconde lecture de Lambeaux de Charles Juliet devant un groupe très différent, assez peu sont lecteurs.

On n’avait pas beaucoup de livres à la maison.

Je n’avais pas tant que ça de livres. On avait un livre, Mermoz, écrit par Pichoudou qui était famille avec nous.

On n’achetait pas de livres. On avait Le Journal de la terre que le facteur apportait. C’était un journal communiste. Ma grand-mère disait, vous n’avez pas le droit de prendre ce journal, il est à vos parents. Plus elle disait, plus on le lisait.

Ceci étant, ils apprécient un moment comme celui-là. On le voit sur les visages.

Elle a les yeux  au bord des larmes mais elle sourit.  Elle dit : quand je lis, quand je suis impressionnée, je pleure. Tout cela me rappelle la vie de mes parents, de mes grands-parents, la vie n’était pas si belle.

Quand je lis… J’aime le fait qu’elle dise cela, elle écoute le texte et c’est comme si elle lisait.

Elle dit aussi,  une lecture comme ça, ça fait du bien à tout le monde.

C’est la première fois que je pense la lecture à voix haute comme  un moment où nous lisons tous le même livre en même temps.

L’après-midi, deuxième atelier d’écriture.

Je leur rends les textes de lundi tapés. Je leur demande si on peut les mettre sur Internet. La plupart acceptent en ne signant que du prénom. Une ne souhaite pas, son texte n’est pas suffisant. Aujourd’hui, l’émotion chez elle sera palpable et les phrases plus longues et plus souples.

L’écriture vient.

L’écriture de la voix n’est pas chose aisée. On dit,  j’entends la voix de mon père, et on l’entend. On n’a pas les mots pour la dire. On n’a pas l’habitude de chercher à dire ce genre de choses. alors que, comme pour les odeurs, c’est ce qui nous touche au plus sensible. Un résident, lorsqu’il lit son texte, imite une voix de la radio, pour nous la donner à entendre.

Les souvenirs affluent. Une se met à chanter un cantique en breton, une autre une chanson républicaine, beaucoup évoquent le chant, l’atelier est animé.

Il y a dans cette maison (j’ai envie d’enlever de retraite), quelque chose à poursuivre en lecture et écriture.

Le soir, j’achète le dernier texte de Marie-Hélène Lafon, tout chaud paru, Joseph. Je me dis qu’il faudrait aussi le leur lire. L’envie déborde.

Mais c’est aussi la grande fatigue. Je résiste mais je ne peux plus. Je m’endors devant L’enlèvement de Michel Houellebecq.

Jour 27, mardi 26 août, Lanmeur

 août 2014 051

Ce matin, je propose la lecture de  Lambeaux  de Charles Juliet dans un service où les résidents sont atteints de la maladie d’Alzheimer. Je ne sais rien de cette maladie. Je veux dire, je ne l’ai pas encore côtoyée de près. Est-ce que ça changera quelque chose à ma pratique ? Non.

J’arrive avec mon livre, je présente l’auteur, et rapidement le parcours de sa mère qu’il évoque dans ce texte.

Je choisis plusieurs extraits. L’écoute est sensible. Je termine sur le passage où Charles Juliet raconte comment sa mère découvre une bible dans un grenier, se met à la lire. Comment cela la renvoie à des questions qui la travaillent. Comment elle se met à noter ses réflexions, puis à tenir un journal au jour le jour.

Naturellement, ils se mettent à parler de ce qu’ils lisent ou ont lu. Certains lisent beaucoup. Les souvenirs sont vifs et précis.

L’échange dure aussi longtemps que la lecture.

On me dira ensuite que c’est rare qu’ils restent aussi longtemps sans s’agiter. Sans partir.

Je ressens le nous sommes bien ensemble. Moi-même, je suis bien ici, à les écouter.

Je prends des notes :

Je lisais beaucoup, des livres de la bibliothèque rose, Les malheurs de Sophie de la Comtesse de Ségur, j’aimais beaucoup cette histoire. Je lisais dans ma chambre. Mon frère, lui, avait des livres de la bibliothèque verte.

J’ai lu Jules Verne, Le tour du monde en 80 jours. J’aimais bien. Je l’ai lu plusieurs fois. Ça racontait tout.

.Je lisais des trucs sur la pêche à la morue, sur l’Islande. Sur les chemins de fer qui passaient toute l’Europe, de Brest à Vladivostok. C’était la curiosité. Ma grand-mère me disait, c’est plus l’heure de lire, c’est l’heure de venir à table. J’achetais mes livres à un type qui exposait des bouquins à l’extérieur de son magasin, devant les halles. Il avait dû les récupérer, c’était d’occasion. La marine à voile, l’aventure, c’est ça qui m’intéressait

Et un autre, qu’il aurait fallu enregistrer, tellement c’était riche :

Tout ce qui me passait à proximité, je l’avalais. Il y avait une malle de bouquins dans le grenier de ma grand-mère qu’elle époussetait. Tout y est passé. L a porteuse de pain. Un bouquin de pathologies sociales, à 15 ans, ça me passait au-dessus. Il y avait des trucs très au-delà de ce que j’aurais pu penser. Il racontait une histoire et partant de là, traitait d’un cas social, la frigidité, le gâtisme. Je trouvais ça ahurissant. Ça faisait rire tout le monde de me voir lire ça. Mon petit-fils, tout le temps en train de bouquiner, disait ma grand-mère. Ma grand-mère lisait mais elle n’écrivait pas. J’aimais l’histoire. Ma grand-mère disait au ecteur, je ne sais pas où il a trouvé ça, c’est pas moi qui lui ai donné. J’avais récupéré des maximes en grec et en latin. Elle disait, ça doit être dans un livre pieux. Le pauvre curé, il avait le crâne chauve qui est devenu violet. Ma Doué, c’est une horreur, c’est sexuel. Ah bon, ça parle de quoi ? Je vous le dirai pas. Je lisais n’importe quoi. Je ne sais pas où mon petit-fils va trouver tout ce qu’il a. La pauvre grand-mère, elle était folle. T’iras voir monsieur le recteur. J’ai lu aussi la Comtesse de Ségur, il y avait toujours une morale. A la SNCF on avait une bibliothèque très fournie. J’ai lu comme ça tout Zola. Ma grand-mère se régalait en lisant Delly. Je lui en rapportais. Elle disait, tu liras, tu me diras. J’attrapais, je lisais dix pages, je lui disais, tu peux lire, ça finit bien. Je disais, c’est curieux, il n’y a rien dedans, au bout de dix pages, je connais la fin. C’était très étendu ce que je lisais. On se cultive comme ça. A l’école des curés, le vendredi, il y avait la bibliothécaire qui passait mais c’était des livres expurgés. J’avais acheté Tarass Boulba. Je l’avais dans ma poche. Le recteur me dit, fais voir un peu ce que tu lis, c’est un peu fort. Il y avait l’index. Il y avait des auteurs dont on ne parlait pas. Tout Zola était à l’index sauf Le rêve. Je lisais La faute de l’abbé Mouret. Le curé me disait, tu viendras, on en causera. Je lui disais, il y a vint pages où l’on voit l’éveil de l’amour chez deux adolescents dans un verger, c’est d’une poésie ! Si l’on fait abstraction bien sûr que lui est curé. J’avais lu la bible, mais vraiment lu. Et quand je suis allé en Palestine, après Vatican 2, j’écoutais l’aumônier qui faisait les conférences et je lui disais, ne racontez pas de conneries, vous êtes hérétique, c’est pas ce qui est écrit. Il me répondait, tu lis trop la bible.

L’après-midi, je retrouve dans leur chambre les résidents avec lesquels j’ai eu des entretiens en juillet. Je leur donne l’entretien retranscrit. On en relit des passages. On voit ensemble ce que l’on peut choisir comme extrait pour mettre en voix off sur le film.

Une me dit Avec ma voix, vous savez je ne sais pas si on m’entendra. Elle est inaudible. Je ne comprends pas. Je n’avais pas cette voix-là avant. Ma voix est comme ça depuis que je suis ici.

Plus que faible, je dirais que sa voix est éteinte.

Avant de rentrer, je passe par la plage. La mer est forte, et haute. Trop haute pour se baigner. Je descends sur la cale et, les pieds bien arrimés au sol, je laisse les vagues s’écraser contre moi. Vague après vague sur le corps debout, je résiste.

Jour 26, lundi 25 août, Lanmeur

août 2014 037

Je retrouve Lanmeur avec plaisir.

En suis-je partie ? Ce que j’y ai vécu en juillet, lors de ma première semaine de résidence, m’a suivie, poursuivie. J’ai gardé en tête la question : Qu’est-ce que vous faites? Vous prenez nos vies ? Et je cherche à y répondre.

Cet après-midi, premier atelier d’écriture où nous réunissons sept participants, accompagnés en écriture d’Amélie, animatrice, Sébastien Portier, cadre responsable du secteur culturel, et Marie-Joëlle Letourneur de Livre et Lecture en Bretagne.

Accompagnés car certains ne peuvent pas écrire.

La vieillesse est cruelle, qui nous prive de nos fonctions.

Une dit : « Je n’écris plus. J’ai trouvé drôle de ne plus écrire. J’écris tout petit, à peine lisible. »

Et une autre : « J’ai honte de mon écriture. »

D’abord, nous attendons. C’est le rythme d’ici. Les gens arrivent un à un, lentement.

Le dernier arrive, appuyant son corps qui marche comme il peut, sur un tripode Gordini, comme il le dit lui-même.

Nous faisons un tour de table. Ils ne se connaissent pas tous.

Me reviennent des phrases entendues lors des entretiens.

On ne se connaît pas. On est nombreux et dans l’ensemble, on est tout seul. C’est ce que vous ressentez souvent. Vous vous dites, on est dans la salle, on est nombreux et puis vous vous sentez seule.

On est bien ici mais on s’ennuie. C’est ça surtout. On ne connaît personne, ni rien, on s’ennuie énormément. Je ne connais personne. Pas pour dire, intimement ou même autrement, pour parler un petit peu. Je ne vais pas non plus… je n’ose pas non plus. J’ai personne, je m’ennuie. Ça m’ennuie. Je suis embêtée de ne pas parler un peu, raconter quelque chose.

Je connais ceux avec qui je suis à table. Je bavarde assez facilement mais à table seulement. Quand on va quelquefois pour des petits jeux, on parle à personne.

J’y fais pas trop attention non plus aux gens. On parle mais…pas tellement. On ne va pas forcément vers les gens.

Aujourd’hui, à travers les textes et leur lecture, ils feront un peu attention à ceux qui sont autour de la table d’écriture. Je dirais même que les deux heures passées me semblent animées par leurs échanges, comme je ne l’ai pas encore entendu.

Je propose de faire  un Inventaire des noms de notre territoire intime.

Les noms du paysage, du territoire disent quelque chose du lieu où nous vivons, ils ont une poétique, une consonance qui n’est pas la même si l’on va ailleurs. Je leur lis un extrait de  Traversées  de Marie-Hélène Lafon, où elle évoque son territoire d’enfance, dans le limousin.

J’arpente le pays premier et je connais la litanie incarnée de ses noms, noms de lieux noms de personnes. (…). On sait des noms, ceux des fermes et des hameaux d’où viennent les autres enfants de l’école ; on dit Soulages, La Devèze, L’Estuade, Lavaux, MAillargues ; on dit Lemmet, Fraigefond, Sourzat, Malbet, Cuzol.

On dit.

Que dit-on, ici ? Quels noms résonnent en nous, qui disent aussi ce que nous sommes ?

Ensuite, on choisira de parler plus précisément de notre rapport sensible à un de ces lieux.

Au moment de la lecture, chacun prolongera le texte à l’oral. Ce qui compte, ça n’est pas l’écriture en tant que telle, mais ce qu’on a à raconter.

Pendant l’atelier, trois personnes sont entrées dans la salle à manger où nous sommes. Elles  sont assises autour de la table, légèrement à l’écart et écoutent ce qui se lit ou se raconte. L’une d’entre elles, régulièrement, soupire fortement.

L’inquiétude est dépassée. Je sens maintenant un intérêt. Le projet prend corps.

Je les invite à revenir mercredi après-midi. .

Le soir, je retrouve le gite à Lestrézec. Ici, maintenant, on m’appelle « la locataire ».

Jour 25, vendredi 25 juillet, Lanmeur

 092

Que s’est-il passé cette semaine à Lanmeur?

Ici plus qu’ailleurs, je me suis trouvée devant cette énigme: qu’est-ce qu’un être humain?. Chaque personne comme une question. Chaque sac de peau comme un mystère. Plus on parle, plus on se dévoile, plus le mystère  grandit.

J’ai  entendu beaucoup de silences.

J’ai vu les corps hantés de choses muettes.

J’ai pensé à des sentinelles en terre étrangère. De vieilles sentinelles fourbues qui traînent leur exil dans des couloirs interminables.

Ils sont comme des arbres déracinés, m’a dit une soignante.

A quelles branches se raccrocher ?

On les a placés ici. C’est le terme que l’on entend, même de leur bouche à eux. Placés.

J’ai des entretiens avec cinq d’entre eux.

Sébastien Portier, médiateur culturel du Centre Hospitalier, a invité à participer au projet sur sa problématique qui est de faire émerger de la parole concernant la vie dans l’institution.

Mon fil à moi essaie de se tendre entre les  voix et les lieux,  de se faufiler sur un territoire dans ce qu’on choisit de me montrer  et de me dire.

Cette semaine, sortir sur les lieux est difficile. Même si  j’ai pu voir deux visages s’illuminer à l’idée d’aller là-bas, sur un lieu d’enfance. Nous essayons d’organiser une sortie pour une résidente, et puis elle nous fait dire qu’elle renonce, finalement.

Nous aurions pu sortir si… Si seulement nous avions le temps de prendre contact.  J’arrive le lundi, on commence le mardi, les choses doivent se mettre en place trop vite.  Et tout régler par téléphone n’est pas possible.

J’ai donc rencontré les résidents dans leurs chambres, avec cette double interrogation dedans/dehors. Que se passe-t-il pour vous dans ce lieu, Maison de Retraite ?  A quels lieux extérieurs restez-vous attachés et pouvez-vous me les décrire ou m’en parler ?

Il s’avère que les résidents n’ont pas envie de parler de leur vie ici.

Ici, tout se ressemble, ils ont tous la même vie. Que voulez-vous raconter ? On mange bien. On est bien traité. Il n’y a rien à dire, madame.

Ce qui fait ce que je suis, c’est ce que j’ai vécu avant. Savez-vous ce que j’ai vécu ? Ils ont envie de parler de cela, leur vie passée.

Ils ont aussi envie de commencer le récit par « Je suis né… » et de le dérouler chronologiquement. Mais comment raconter toute une vie en une heure ou deux ?   Bien sûr, il y a les évènements marquants, naissances, mariages, travail, maisons, enfants, guerre… Sommes-nous résumables à cela? Non. Je me dis que mon protocole, que les  gens m’emmènent sur un lieu et m’en parlent, dans leur rapport à lui, est assez riche finalement.  Nous ne balayons pas toute une vie, mais ce dont ils me parlent touche à leur propre sensibilité et ce qu’ils disent alors semble plus essentiel.

Dans la chambre d’une maison de retraite,  il est difficile de donner à sentir des paysages. Tout doit passer par la parole, et l’on se heurte, non pas à l’impuissance du langage, mais au fait que le paysage dans lequel ils ont vécu leur semble banal. Dire la rivière semble peine perdue. On la voit, mais qu’en dire ? Toutes les rivières se ressemblent.

J’arrive, avec une résidente, en insistant c’est vrai, à ce qu’on filme un peu. Elle se promène dans les couloirs au rythme de son déambulateur, je tiens l’appareil devant elle. Départ de la chambre et retour.

 Vous avez ce que vous voulez ? , me dit-elle.

C’est difficile de dire que je ne « veux »rien. Rien de spécial, de particulier. Simplement qu’ils s’investissent un peu dans le projet, que cela devienne un peu le leur.

La réticence vis-à-vis du film vient, pour certains du contenu, mais surtout de cette impression qu’ils ne sauront pas le faire, pas tenir l’appareil etc… Faites-le, vous. Je n’ai pas envie de le faire, moi.

Quant aux soignants…

Sébastien dans son projet  a inclus les soignants.  J’aime cette idée que nous aurons des ateliers mixtes.

J’en rencontre trois.

Leur parole porte sur le lieu « Maison de retraite », sur leur travail, leur relation aux résidents, les questions qu’elles se posent etc… J’entends trois femmes entièrement impliquées et enthousiastes, dans une réflexion sensible sur leur présence auprès des résidents et une relation à l’autre très respectueuse.

L’équipe d’animateurs est très dynamique. Avec Catherine, nous mettons en place deux moments de lecture à voix haute.

Je lis des extraits de Loeïza , mon premier texte publié.  J’aime lire à voix haute.  J’ai aimé relire Loeïza.  J’ai senti l’écoute, l’attention, l’intérêt. Cette histoire d’une adolescente et de sa relation avec une personne âgée, qui lui ouvre l’horizon, a sa place ici.  J’ai entendu des échos. Et si j’avais quelques interrogations quant à la réception de certains passages (la mort de Loeïza au premier chapitre, le langage de Nadia,… ), ce n’est pas cela qui les fait réagir, mais plus le récit lui-même.

Je prête Loeïza à Anna, qui est enthousiaste après ma lecture. Deux jours plus tard, lorsque je veux récupérer le livre pour la seconde lecture, elle l’a prêté à sa fille, qui l’a emporté chez elle. La fille est en visite, elle s’excuse et repart chez elle chercher le livre. En attendant, je discute un peu avec Anna. Elle me dit : « C’est une petite lecture, une petite histoire. Quand vous avez lu, c’était bien. Je l’ai lu en entier après, mais je crois que je ne l’ai pas compris. »

« Ce n’est pas mon genre de livre » dit un monsieur dans le deuxième groupe. Il se lève et part.

« Quand ça intéresse, c’est prenant. Quand ça n’intéresse pas, on se dit qu’elle radote. » dit une autre dont je sens l’intérêt varier suivant les extraits choisis.

J’aime les publics qui ne se laissent pas faire.

Reste le salon  de coiffure.

Mon bureau est située presque en face du salon de coiffure tenu par Caroline.  Ça va, ça vient. Shampooings, coupes, couleurs, brushings.

Il me semble que c’est le seul endroit de l’hôpital qui apporte de l’air du dehors. Un endroit de parole aussi. Et de miroirs. Je crois que j’aimerais m’asseoir là, une journée, et laisser les choses venir.

FIN de la première semaine à Lanmeur avec, par ordre d’apparition :

Sébastien, Florence, Christine, Julien, Amélie, Elodie, Henri, Yvonne, Catherine, Yvette, Patrick, Anna, Jeanne, Germaine, Yvette, Tony, Karine, Anne, Caroline, Monsieur Novak, Madame Geffroy, Madame Roux, Monsieur Ileouet, Guillaume, Madame Danielou, Elodie.

Au Centre Hospitalier Local de Lanmeur.

Gîte de Lestrézec, Plourin

Jour 24, jeudi 24 juillet, Lanmeur

113

Qui êtes-vous ?

Vous êtes en visite somptuaire ?

Qu’est-ce que vous faites ? Vous prenez nos vies ?

Cette dernière question me renvoie brutalement au sens de ma présence ici.

Jour 23, mercredi 23 juillet, Lanmeur

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Je ne sais plus où j’habite.

C’est ce qu’elle dit et c’est à prendre au sens propre.

Ici, elle vient.

Et puis je reste dormir, je serai là demain aussi.

Comme si c’était provisoire.

Elle ne sait pas depuis combien de temps elle est là.

Pas longtemps, mais peut-être un an quand même.

Cela fait un mois.

Sa maison, elle est retournée la voir, récemment, sa fille l’a emmenée.

J’habite là-bas et je suis ici, c’est difficile.

Et puis surtout elle n’a pas d’image de sa maison dans la tête. Elle ne s’en souvient pas.

Je voulais revoir, comment sont les pièces, les chambres.

Mais déjà elle a oublié.

Et pourtant, c’est une maison qu’elle a construite, avec son mari, sur le bord de la plage et où elle a été heureuse, tellement heureuse.

Maintenant le plus dur, c’est ici. Maintenant, je suis en retraite.

Jour 22, mardi 22 juillet, Lanmeur

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Je passe le seuil de la maison de retraite avec ma valise pleine de livres.

Entrer ici avec une valise. Je ne peux m’empêcher de penser…Est-ce que moi aussi, un jour…?

Bien sûr, j’en rejette l’idée. Bien sûr.

Combien ici sont -ils à en avoir un jour rejeté l’idée?

Je laisse la porte du bureau ouverte.

Marie-Rose Marie-Rose, une voix appelle au loin, Marie-Rose Marie-Rose, elle prononce rose entre rosse et roze, Marie-Rose Marie-Rose, elle dit deux fois le prénom et fait une très légère pause,  Marie-Rose Marie-Rose, tiens t’as pas vu Marie-Rose? la voix s’approche, elle enfle, devient plus forte,  une femme passe devant la porte, appuyée sur un déambulateur, et continue, Marie-Rose Marie-Rose, tiens t’as pas vu Marie-Rose? elle s’éloigne, sa voix diminue, Marie-Rose Marie-Rose, devient murmure, et puis revient, en crescendo, Marie-Rose Marie-Rose, aller-retour, la voix ne faiblit pas, répète, encore, la femme avance, pousse le déambulateur, régulièrement, et appelle, Marie-Rose Marie-Rose, elle repasse devant la porte, dans l’autre sens, Marie-Rose Marie-Rose, rien d’autre que ce prénom, redit sur le même ton, le même rythme, sans fatigue, sans hâte, sans impatience, ce prénom qu’on entend à présent se perdre en écho dans les couloirs, Marie-Rose Marie-Rose, tiens t’as pas vu Marie-Rose…

Il me parle longuement de sa vie passée. Et puis, quand j’évoque la maison de retraite, d’en parler ou de la filmer, il me dit : « Raconter ma vie personnelle, oui, mais le privé, non. Et puis, ça n’engage pas que moi, il y a les soignants, les résidents, c’est privé, ça. »

Le privé, c’est  ce qu’il vit au présent dans la maison de retraite. Je touche là à  une intimité commune  qui ne concerne que ceux qui y vivent, qui y travaillent.

« C’est privé, ça, madame! »

Jour 21, lundi 21 juillet, Lanmeur

P1000837

On passe dans les couloirs.

Les portes sont ouvertes

sur eux

qui dorment, regardent la télé ou appellent

et même crient.

Les portes sont ouvertes et ils ne sortent pas.

Ils restent dans leur lit, leur chambre.

Aux abords.

Lui, se plaint de la chaleur.

Il me dit:  » En 2003, 15000 vieux sont morts de la chaleur. La chaleur, c’est pas bon pour les vieux. »

Elle, attend dans l’ombre.

Certains vont doucement dans les couloirs

dans un rire

un égarement

et puis se posent

sur une chaise, un fauteuil.

Dehors, d’autres jouent à la pétanque.

Des familles en visite poussent des fauteuils roulants.

Il fait soleil. La mer est bleue. On l’aperçoit au loin.

Un grand homme métallique, au corps médical recyclé, guette, un bras levé vers le ciel.

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Jour 20, vendredi 20 juin, Lampaul

juin 2014 082

Bye, bye Lampaul…

Fin de la quatrième semaine de résidence avec, par ordre d’apparition :

Yvette, Nathalie, Yvette, Adèle, Antoinette, Maria, Rachel, Joëlle, Olivier, Anne-Laure, Daniel, Stéphane, Christian, Ania, Maëlla, Jacques, Patrick, Théo, Loann, Gaëtan.

Sur les lieux suivants :

Gîte de Lestrézec à Plourin

Médiathèque de Lampaul-Guimiliau

Libraire « L’Ivresse des mots » à Lampaul

Restaurant « L’escapade » à Lampaul

Chez Nathalie Moigne

Jour 19, jeudi 19 juin, Lampaul

juin 2014 075

 

Et soudain j’entends parler breton. Je suis chez Maëlla, à L’Ivresse des mots, je lis, assise sur un canapé dans un recoin de sa librairie et mon oreille capte des sons inhabituels dans les voix qui parlent. J’écoute. C’est une langue inconnue. Complètement inconnue. Je sais que Maëlla parle breton.  Ce que j’entends est du breton. Je n’entends rien. Je veux dire que le flot de paroles dans un premier temps est un brouhaha confus. Il me semble cependant qu’il y a des éclats de mots français. Non, non, mais alors. Plus loin, je distingue  jardin, songe, peine. Mais peut-être que je rêve. Je cherche des repères. Ça veut dire, agonie, Loeïza. Je m’accroche, je recompose,  j’invente. T’inquiète pas, vallée, ah ouais, ah ouais. La plupart du temps, ça parle vite, les mots s’enchaînent sans que j’aie de prise. Un fil de sons continus, duquel rien n’émerge. Et tout à coup, c’est clairement du français, mercredi, samedi, dimanche à partir de onze heures. Pourquoi  ces mots-là en français ? Et aussi peut-être, l’ordi est allumé. Peut-être. Je n’en suis pas sûre. Peut-être aussi : Istanbul …Ah voilà avec Léa …Perdre les yeux … Et puis quelque chose se modifie dans ma perception. J’entends maintenant des sons que je peux rattacher à une transcription, même si elle est fausse. Traou merget. J’entends le breton.  Arenérett. Agarinerez. Intonon. Cherche à marche en rythme. Revoilà mes repères. J’écoute, je me laisse aller dans cette langue que j’invente entre français et breton : goethe, sporské, avant douze, paroles, tout aman’tat, finbonbref, est tué, quoi, jemerappellelemêmedessin, agui, ouais ,ouais, nonmoijeconnaispasl’oiseau, lagazo, aya, quoi, marzu martezé, yamé, bien touristé, quoi, bon ,mazeustu, quédérouett’, trache, eyikisgal, dixé, t’es sûre ? Lalalalalala, kude, agurbrou, voilà, wakégaoké, anzou, des choux, boulot dans ma guérite, ambule et à côté, bon et ben voilà, bon ben kenavo. Kenavo. Ke-na-vo. Cette fois, j’ai bien entendu, j’ai compris et je sais l’écrire : Kenavo. Retour à la terre ferme.

Jour 18, mercredi 18 juin, Lampaul

juin 2014 064

Ce matin, Christian Ryo, directeur de Livre et Lecture en Bretagne est passé boire un petit café.  Et puis déjeuner parce que nous sommes bavards. On fait le point sur le projet, ses difficultés et ses réussites, on parle restitution, même si pour moi c’est encore trop tôt.

Ce que je dis, c’est que pour l’instant, il manque la place d’auteur. J’ai eu très peu de temps pour écrire (une journée depuis le début du projet), et il n’y a pas eu de moment où j’aurais pu parler de mes livres ou en lire des extraits à voix haute.

J’ai cependant pris contact avec Maëlla, la libraire de Lampaul et elle envisage de me recevoir à l’Ivresse des Mots le 26 septembre.

L’après-midi, Yvette, Joëlle, Rachel, Anne-Laure, Adèle, Maria passent à la médiathèque, nous enregistrons leurs voix pour les caler sur les films. J’adore ça ! Demain, avec Stéphane Guillem, qui m’a initiée à Audacity, nous monterons les films et ajouteront les voix dessus.

Le soir, c’est le second atelier d’écriture : Eclats de voix.

On revient sur les entretiens enregistrés et retranscrits. La retranscription de la parole orale les interpelle. C’est comme ça que je parle ? Je me demande si ça n’est pas trop brutal.

Comme la fin, qui arrive trop vite.

Cette semaine, par manque de disponibilité des uns, des autres, je n’ai que quatre jours, je dois conclure jeudi soir. J’ai l’impression qu’on ne laisse pas les choses se poser. Pour les participants, trois ateliers en quatre jours plus l’enregistrement des voix, c’est trop concentré. D’autant plus qu’Arthus Bertrand est arrivé dans la commune avec son projet Human, que son équipe tourne cette semaine et que trois des participants à l’atelier ont répondu à cette sollicitation. Ils sont ici, et un peu ailleurs.

Maria, de sa voix douce, me dira : « Merci pour la rencontre, pour l’expérience. Votre projet, il est intéressant mais on y retrouve aussi tous les travers de notre société. Il faut faire vite et concentré. » A méditer.

Malgré cela, le groupe est généreux en écriture, comme il l’a été lors des entretiens et certains textes nous bouleversent à la lecture.

Demain, nous parlerons à la première personne du pluriel. Ici, à Lampaul, où le « Nous » est très fort,  je suis curieuse d’entendre les textes.

Jour 17, mardi 17 juin, Lampaul

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« Les mouettes sont revenues ! » Cette phrase de Rachel, dite hier dans un éclat de rire, tourne et retourne dans ma tête. Elle pourrait peut-être devenir le fil conducteur du chœur parlé de Lampaul. A voir…

Jour 16, lundi 16 juin, Lampaul

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Le groupe s’est constitué ce soir. Jusque-là,  je les avais rencontrés individuellement, sur le lieu choisi par chacun. Certains se connaissaient, d’autres non. Nous avons rapidement dit nos prénoms, et puis j’ai proposé que l’on visionne les films réalisés sur les différents lieux. Pour l’instant, il n’y a pas de voix off, elle sera enregistrée demain ou après-demain.  Au fur et à mesure que Nathalie Moigne lance les films et  que j’en nomme l’auteur, chacun explique aux autres son choix, raconte son histoire avec ce lieu. Il y a une richesse et une simplicité des échanges qui me plaît. L’écoute et l’intérêt sont sincères. Comme je leur ai dit en leur donnant les entretiens retranscrits en partie, il y a une grande générosité dans ce groupe.

Le moment est exceptionnel.

Un peu en retrait à côté du vidéoprojecteur, je les écoute faire connaissance.  C’est la première fois que j’entre en matière de cette façon et je me dis que c’est une autre façon de se présenter, qui vaut largement tous les tours de table.

Le silence de l’écriture

Ils ont écouté le texte de Charles Juliet, et maintenant ils écrivent l’inventaire des voix qui les ont traversés.

C’est le silence de l’écriture.

J’aime ce silence.

Quelquefois je me dis que j’anime des ateliers d’écriture pour être dans ce silence. Quand je sens, comme aujourd’hui, l’épaisseur du silence de l’écriture, je sais qu’ils y sont, à l’endroit exact, ici et maintenant, et que peut-être seul cela importe, agrandir cet espace, à l’intérieur de soi, le creuser, le fouiller, entendre ce qui y chante.

Ecrire pour déterrer ma voix, écrit Charles Juliet.

Soudain une pleure dans ce silence. On l’entend.

Les autres relèvent la tête, la regardent, lui sourient un peu et puis reprennent le cours de leur écrit.

Ça n’est pas si souvent que nous pouvons pleurer, sans devoir en rendre compte et dans une compréhension totale.

Elle pleure. Elle n’écrit plus. Elle pleure.

Je me lève, je lui propose de reprendre sa respiration, un peu à l’écart de la table.

Nous allons vers l’entrée de la médiathèque. Coincées entre deux portes, nous parlons un peu, je la laisse.

Elle pose sa feuille sur le rebord de la fenêtre et se remet à écrire, là, debout.

Et le silence de l’écriture est plus dense encore. Je me glisse dedans. Je m’y sens bien.

Nous passons beaucoup de temps à faire du bruit, à éviter le silence. Ici, nous nous y confrontons. Nous mettons nos silences les uns à côté des autres, nous n’en avons pas peur, si nous le refusons, nous n’écrirons pas. Dans le silence, les mots peuvent résonner. J’entends l’écriture se déployer.

Ils rejoignent sans le savoir la solitude de l’écrivain.

Et puis surgit Daniel, un élu qui devait nous rejoindre. Il entre dans la médiathèque, il ne voit pas celle qui est dans l’entrée et qui écrit, il n’entend pas le silence, il entre, tout jovial, et tonitrue. Il nous interpelle, je lui fais signe, du doigt sur la bouche, mais il est dans sa joie de nous voir, il met un temps à comprendre. Je vais vers lui, à voix basse, je lui dis de repasser un peu plus tard, qu’on ne peut pas interrompre maintenant. Je crois qu’il est surpris, que tout à coup il se demande ce qu’il se passe.

Il se passe qu’ils écrivent. Et la force de cela, c’est qu’ils ne se sont pas interrompus quand Daniel est entré. A peine l’ont-ils regardé.

Et puis le temps arrive, où il faut que je dise : « On se donne encore deux ou trois minutes, et pour conclure cet inventaire de voix, vous commencerez votre dernière phrase par Et ma voix… »

Et je les sens, un à un, sortir de leur silence.

Jour 15, vendredi 13 juin, Landerneau

003

C’est notre seul atelier tous ensemble et c’est mon dernier jour.

Le groupe arrive à la médiathèque, petit à petit. Il y a à la fois  une attente joyeuse et une émotion palpable.

Frédéric Payrat a monté les films et ajouté sur chacun la voix off enregistrée mardi ou mercredi. Il a aussi gravé des DVD, regroupant tous les films du groupe, et la médiathèque en offre un à chacun des participants.

Nous commençons la séance par la projection du film de chacun. Forte écoute. Rires. Pleurs aussi.

Hélène Fouère ensuite lit le texte de Ahmed Kalouaz, celui qu’il a écrit après les avoir rencontrés à Saint-Malo. Applaudissements.

Puis je leur donne le texte  Il manque quelque chose dans le paysage , écrit la veille. Je leur dis que c’est un texte intermédiaire, qu’il ne va sans doute pas rester en l’état, et qu’il vient directement de ce que j’ai pu entendre dans le groupe. Que le titre vient de Nana, de ce manque qu’elle a ressenti  à Saint-Malo, quand elle n’entendait pas le bruit de la mer. Que la réalité a été modifiée, que parfois plusieurs histoires n’en font qu’une, qu’il y a aussi beaucoup de fiction. Que peut-être certains mots feront échos à ce qui m’a été dit, mais de façon lointaine et anonyme.

Je lis le texte dans une grande écoute. J’entends le silence. Les échos.

Il n’y aura pas de commentaire, mis à part qu’à certains moments je lis très vite. Je leur explique que les parties entre parenthèses, écrites en italiques, sont des pensées, ou des paroles murmurées pour soi et qu’à l’oral je les entends lues très vite, à voix plus basse.

Puis je parle de Charles Juliet, Lambeaux est un livre pour eux. « Facile à lire ». Je parle de son parcours, de sa mère, de ses mères. De cette écriture qui simplement va chercher la voix intérieure pour se comprendre et comprendre son histoire. Je leur en lis le début. J’entends encore des échos.

Je leur lis le texte Ecrire la voix, de Charles Juliet où il parle de son extrême sensibilité aux voix.

Et je leur demande de faire un inventaire des voix qui ont pu les traverser, ou d’écrire sur leur propre voix. Certains travaillent seuls, d’autres ont besoin d’aide. Mais tous écrivent, c’est mon exigence. Que nous soyons accompagnateur, bibliothécaire, animatrice, éducateur ou public participant au projet, il est bon de mélanger les gens, les genres, d’abolir les différents rôles sociaux et de se retrouver autour d’une même table, pour écrire.

C’est aussi, pour ceux qui accompagnent, mesurer  que ce que l’on demande aux participants, à savoir écrire, n’est pas sans difficulté, que c’est une prise de risque.

Au moment de lire, certains ne s’y attendaient pas. Mais tous lirons, ou ferons lire, malgré les difficultés. Affirmation. Hésitation. Emotion. Il faut se reprendre. Rires.

Nous terminons autour d’un pot. Je prends des photos, anthropométriques dirait Eric, et je  les quitte. Avec l’envie de poursuivre.

Je vais poursuivre… ailleurs.

Fin de la troisième semaine de résidence, avec, par ordre d’apparition :

Patrick,Yvette, Frédéric,  Eric, Hélène,  Jacqueline, Marie-Pierre, Thérèse, Christine, Nathalie, Sandrine, Marievic, Nana, Rozen, Sylvie,  Izabela, Midori, Anne, Fanny, Philippe,Florence, Hélène, Nadia,  Henriette, Nicole, Ouveis, jean-Paul.

Sur les lieux suivants :

Gîte de Lestrézec, à Plourin

Médiathèque P. J. Hélias, Landerneau

Café –Restaurant « Le cheval Blanc », Plourin

Restaurant « Du Livre @ l’assiette », Landerneau.

Jour 14, jeudi 12 juin, Landerneau

juin 2014 045

Comment ça marche l’écriture ?

Aujourd’hui je reste à Lestrézec pour écrire.

Sauf que.

Sauf que j’ai un mal de tête au réveil.

Le genre qui fait que l’écriture va rester dedans.

Est-ce que c’est un trop-plein d’écriture qui cogne pour sortir ?

Ou ai-je peur de l’écriture ?

Cela arrive, d’avoir peur de l’écriture et dans ce cas, le corps connaît des stratégies étonnantes pour échapper à cette peur.

Dont le mal de tête.

Il faut être plus forte que le corps, plus forte que l’écriture, il faut de l’air, je pars marcher.

Battre la campagne.

Je réside à Lestrézec depuis trois semaines et je n’ai pas encore eu le temps de découvrir les alentours. Un chemin de randonnée passe devant la ferme, on peut ainsi aller jusqu’à Plourin, environ trois kilomètres.

La balade sera belle, entre champs, bois, rivière.

Et surtout.

Surtout le mal de têt s’en va et l’écriture vient.

J’ai souvent remarqué qu’avec la marche, les mots entassés dans le sombre se délient et en viennent à former des phrases.

Il s’agit de ne pas les perdre.

Je les répète mentalement, les affine, au rythme de mes pas.

Je sens le mouvement de l’écriture dans le mouvement du corps en marche.

J’arrive à l’auberge du Cheval Blanc à Plourin. Un petit café-tabac-presse-restaurant de village. Anne (j’apprends son prénom en entendant les clients l’interpeller), Anne tient sereinement le bar.

Deux hommes plutôt âgés boivent à une table, un autre lit le journal au bar, la salle est petite.

Je m’assois au bar, je demande un café.

Deux autres hommes, plutôt âgés aussi, arrivent et commandent deux menthes à l’eau.

J’aime être seule et anonyme dans un café. Je ne suis pas obligée de parler.

Mais il y a ces mots qui sont venus sur le chemin. C’est rare mais je n’ai ni carnet, ni crayon.

Je demande à Anne si elle peut me prêter un stylo et du papier, elle me donne un bloc, l’écriture coule.

Je demande un second café. Je le bois tranquillement. Je suis bien, là, à ne rien faire de particulier.

Je repars.

Cette fois, je suis tout à ces mots qui me traversent. Je ne vois plus le paysage, je ne fais plus attention au balisage, je me perds. Trois fois.

La première fois, j’arrive dans un champ.

La seconde, j’arrive dans l’atelier d’une créatrice de costumes, là, en plein milieu de nulle part. Comme quoi, l’égarement (ou l’écriture ?) nous emmène parfois dans des endroits inattendus et merveilleux.

La troisième fois, je rejoins une route, je ne sais pas si je dois la suivre vers la droite ou vers la gauche.  J’arrête une voiture, c’est Philippe, l’ouvrier de la ferme où je réside. Il me ramène à bon port.

Et j’écris.

Jour 13, mercredi 11 juin, Landerneau

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La terrasse de la médiathèque est installée dans la journée, c’est classe !

Sandrine m’attend. Elle m’attend avec deux textes. Elle est venue hier, a enregistré sa voix, écrit son texte. Mais elle n’était pas satisfaite. Elle a retravaillé seule, enrichit ses textes.

Et puis elle en a écrit un autre.

La veille, elle a aussi écrit sous la dictée d’une autre du groupe qui elle, ne sait pas écrire.

Sandrine  ne peut plus s’arrêter d’écrire. C’est ce qu’elle me dit.

Je lis son travail, je lui dis : «  Je mettrais peut-être quelques points. »

Elle me répond : « Oh, oui, tu peux. Moi, je n’en mets pas, j’ai un problème de point, je le sais. »

Jour 12, mardi 10 juin, Landerneau

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Journée d’enregistrement des voix à la médiathèque. Frédéric Payrat, de l’équipe de la médiathèque, nous apporte son aide paisible et efficace. Le groupe est au travail, il m’impressionne. Chacune lit et relit son entretien retranscrit, en choisit un ou plusieurs passages, récrit, passe devant le micro, écoute, refait.

Il y a un désir évident.

Frédérique Niobey

Jour 11, lundi 9 juin, Landerneau

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Samedi j’ai déjà retrouvé le groupe de Landerneau à Saint-Malo, dans le cadre du festival Etonnants Voyageurs. Nous avons rencontré Ahmed Kalouaz à la bibliothèque.

Je me souviens de Nana et de ce qui manquait au paysage. Elle n’était jamais venue ici, elle regardait le paysage avec cette sensation que oui, c’était beau mais… mais il manquait quelque chose. Elle ne savait pas quoi. Plus tard, achetant des cartes postales, elle comprend ce qui manque : les vagues se fracassant sur les rochers.

Le même jour, dans une exposition photo à Dol de Bretagne, j’entends un photographe, Pascal Lallemand, rapporter que Bachelard écrivait qu’on ne peut pas apprécier un paysage si on ne l’a pas avant rêvé.

Découvrant ce territoire, quels paysages est-ce que je porte en moi ?

Frédérique Niobey

Jour 10, vendredi 6 juin, Lampaul

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A Bodilis, Joëlle me dit : « Gad, pour moi, c’est un tremplin. » Après son licenciement, elle a le projet d’ouvrir un restaurant dans un ancien café. Ça s’appelait « L’hermine », ça s’appellera « Le prieuré ».

Pont-Hir : littéralement, traduit du breton, cela signifie Long Pont. Le pont est long de cent mètres, il enjambe la rivière sous la voie ferrée. D’où l’on est, on en voit l’ouverture, tout là-bas. Enfant, c’était le terrain de jeu d’Olivier, pas très loin de la ferme de ses parents, entre bois et rivière.

A Saint-Herbot aussi, nous sommes entre bois et rivière. En-dessous du barrage, l’eau coule dans un chaos d’énormes roches. Pour Adèle, c’est « le plus bel endroit. Plus beau, plus naturel qu’à Huelgoat ».

Le soir, je rentre à Fougères. Deux heures et demie de route. Je conduis. Les images et les mots tournent dans ma tête.

FIN de la première semaine de résidence à Lampaul avec, par ordre d’apparition :

Patrick, Yvette, Dominique, Nathalie, Rachel, Joëlle, Jean-Marc, Jean-François, Yvette, Anne-Laure, Florence, Philippe, Claude, Michèle, Olivier, Jacques, Antoinette, Maria, Adèle, Maëlla, Daniel.

Sur les lieux suivants :

Gîte de lestrézec, Plourin

Médiathèque de Lampaul

Café-Commères, salle de la Tannerie, Lampaul

Association Réseau Echanges Réciproques de Savoirs, Landivisiau

Café-Librairie « L’Ivresse des Mots », Lampaul

Port du moulin, Logona

Café , Guimiliau

Chez Jacques, Guimiliau

Café Le Monarque, Guimiliau

Parking devant l’entreprise Gad, Lampaul

Plage du Grac’h Zu, Cléder

Place de l’église, Bodilis

Pont-Hir, Saint-Thégonnec

Barrage de Saint-Herbot

Jour 9, jeudi 5 juin, Lampaul

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Benvenuti , au Café Le Monarque. Anne-Laure y arrive avec un grand sourire. Nous nous asseyons. Anne-Laure parle, avec étonnement presque, de ce lieu qu’elle a découvert il y a quelques mois. Depuis elle y a bu des milliers de thés, parlant avec les uns, les autres, s’ouvrant avec surprise à un autre monde.

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Plusieurs m’ont parlé déjà de leur expérience professionnelle chez Gad, mais Yvette est la seule à m’emmener sur les lieux. Elle y a travaillé 38 ans avant le licenciement collectif. Nous restons dans la voiture, regardant les bâtiments à travers le pare-brise. Pendant que nous parlons, quelques camions, bétaillères vides ou tanks à déchets pleins, entrent sur le site.

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De l’autre côté des champs d’artichauts, la plage de Grac’h Zu : un cercle de sable blanc, très doux, entouré de roches, surmontées de végétation. Fermant le cercle, la mer. Un nid, dit Antoinette.

Le soir, je me branche sur les voix du jour. Et j’entends la mer.

Frédérique Niobey

Jour 8, mercredi 4 juin, Lampaul

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Maria m’emmène au bord de la mer, à Logona, un lieu qu’elle dit « sacré » « merveilleux » « magique ». Un lieu où tout se mêle : la terre et la mer, l’eau douce et l’eau salée, les odeurs des sous-bois et l’air marin, les plantes anciennes de l’enfance, en attente du foin, et la roche grise ou rouge.

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Rachel est nouvellement élue de la commune de Guimiliau. Elle me montre donc la mairie, ou plutôt les deux mairies. Le bâtiment original est en réfection, il doit être mis aux normes pour accueillir les handicapés. Entretemps, une partie s’est écroulée pendant les travaux. La mairie est donc provisoirement installée dans un appartement au-dessus de la poste. Nous prenons un pot, sur la terrasse d’un café. Nous parlons assez longtemps. Nous ne sentons pas le froid qui vient. Nous nous levons, nous frissonnons. Nous rejoignons Jacques qui habite lui aussi à Guimiliau. Il m’invite chez lui, « son lieu », « son appartement »dans lequel il vit depuis 17 ans.

Le soir, plus que les lieux, ce sont les visages qui me reviennent.

 

Jour 7, mardi 3 juin, Lampaul

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Je retrouve la médiathèque de Lampaul-Guimillau.

Je vais à la salle de la Tannerie, adossée à l’entreprise Gad où se retrouvent les  anciens  Gad, pour un Café-Commères tous les mardis.

Je vais à Landivisiau, au siège de l’association Réseau d’Echanges Réciproques de Savoirs.

Dans chaque lieu, je parle du projet. Devant deux, quarante ou douze personnes. J’entends l’écoute. Je sens les envies et les hésitations, la réserve, les questions que l’on pose, ou pas.

Régulièrement vient cette remarque : moi, l’écriture, vous savez… ça n’est pas pour moi…

A cela, Olivier répond:« On a des ressources qu’on ne soupçonne pas, qui peuvent se révéler ».

Au final, neuf sont tentés par l’aventure.

Je passe à « L’ivresse des mots« , le café-librairie. Quelques jeunes discutent à une table, je fais le tour des rayons. Là encore, je sens cette envie de créer un lieu chaleureux, où l’on peut se retrouver.

J’achète Animal du Coeur  de Herta Müller et  je rentre, portée par une belle énergie.

 

Jour 6, lundi 2 juin, Lampaul

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Je retrouve le gîte à Lestrézec.

Pour aller à Lampaul-Guimillau, je prends les petites routes de traverse, départementales, communales. La lumière est douce sur la campagne.

A Lampaul-Guimillau, La  médiathèque est un bâtiment moderne, aux lignes dynamiques, qui me fait penser à un bateau avec son hublot. Non loin l’église fait contraste avec son enclos paroissial.

Nathalie Moigne, la responsable de la médiathèque, m’accueille avec un grand sourire. Et puis arrivent Rachel et Joëlle de l’association « Sauvons Lampaul ». Un peu plus tard, le maire  Jean-Marc Puchois et Jean-François, le secrétaire de mairie passeront dire bonjour.

On sent dès ces premiers contacts une forte cohésion sociale et des liens solides entre ces gens de la commune.

Nous passons deux heures autour d’un café-Perrier.

On parle du projet de résidence.

Et puis de Gad.

On parle de la commune.

Et puis de Gad.

On parle de la médiathèque.

Et puis de Gad.

Rachel dit : « J’ai créé une page, j’essaie de la tenir à jour. Il y en a 7000 qui la suivent ».

Je pense à l’évidence d’un réseau social dont on n’a plus besoin de dire le nom.

La conversation tourne.

Et retourne à Gad.

Comment ici penser à autre chose ? Comment ici parler d’autre chose ?

Gad. Sans cesse le nom vient et revient dans le bruissement des voix de Lampaul.

Je rentre. C’est la première fois que j’ai envie d’être sur Facebook .

Frédérique Niobey

Jour 5, vendredi 16 mai, Landerneau

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Je retrouve la médiathèque de Landerneau pour une conférence de presse le matin et l’accueil du groupe participant au projet l’après-midi.

Midori et Marievic  arrivent, elles ne sont jamais venues à la médiathèque, leur intérêt et leur enthousiasme sont manifestes. Hélène cherche pour elles des livres « Facile à lire », comme elles le disent elles-mêmes. Je leur lis des extraits de Loeïza, mon premier roman et de  Sur le toit, le dernier.

Je les invite à poursuivre le projet, à venir enregistrer leur voix sur le petit film qu’elles ont fait. Elles sont partantes. Rendez-vous est pris pour la semaine du 9 au 13 juin.

FIN de la première semaine de résidence avec, par ordre d’apparition :

Marie-Joëlle, Yvette, Patrick, Christian, Christine, Florence, Virginie, Thierry, Eric, Hélène, Sylvie, Rozen,  Jacqueline, Hélène, Sylvie, Morgane, Béatrice, Christine, Henriette, Nicole, Marie-Jo, Nadia, Isabella, Uveis, Zulikhan, Nathalie, Thérèse, Sandrine, Adrienne, Midori, Marievic, Sabrina, Nana, Jean-Paul, José, Denisa, Farida, Abdelmalik, Nadia, Mathilde, Anaëlle, Manon, Chloé, Shanon, Véronique, Yann, Yvette, Denis, Bernard, Yannick, Anne-Marie, Solange, Michèle, Yann, Aude, Nathalie.

Sur les lieux suivants :

Gîte de Lestrévez à Plourin

Restaurant La brasserie de l’Europe à Morlaix

Association Les Moyens du Bord, La Manufacture à Morlaix

Médiathèque Pierre-Jakez Hélias à Landerneau

Restaurant Du livre @ l’Assiette à Landerneau

Maison pour Tous à Landerneau

Café le Stiff à Landerneau

29, rue de Bréhat à Dirinon

Le petit bois, Kergreis, Landerneau

Les berges de l’Elorn à Landerneau

Route de Quimper à Dirinon

Centre Leclerc à Landerneau

Siège du Crédit Mutuel de Bretagne à Guipavas

Les jardins familiaux Les deux Rives, Kergreis, Landerneau

Kerhuel à Dirinon

Restaurant le Bistrot de L’Armorique à Landerneau

Jour 4, jeudi 15 mai, Landerneau

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Le parking du Centre Leclerc est immense, à la mesure de l’implantation de la famille Leclerc à Landerneau : le maire s’appelle Monsieur Leclerc, il y a le Fonds Hélène et Edouard Leclerc installé dans le Couvent des Capucins depuis 2011 qui propose des  expositions d’envergure, les « Prix Littéraires Landerneau »  décernés par les libraires des Centres Culturels Leclerc…

J’ai rendez-vous à neuf heures avec Isabella devant la porte de service du centre commercial : elle y fait les ménages avant l’ouverture. Isabella tient à me montrer précisément son lieu de travail, nous faisons le tour des rayons qu’elle nettoie tôt le matin. Elle dit : « Maintenant je connais la vie du magasin avant l’ouverture. Il y des gens, c’est comme une petite ville. Une petite ville où  chacun a  quelque chose à faire. Je vois ce que les clients ne voient pas.»

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Le siège du CMB  à Le Relecq-Kerhuon est lui-aussi immense. A l’intérieur, une médiathèque, un grand hall dans lequel régulièrement il y a des expositions.

Nathalie y a travaillé de 2001 à 2007, elle y faisait le ménage le soir, après la fermeture des bureaux. Elle garde un bon souvenir de son secteur, à l’étage -1 où travaille une entreprise prestataire de services informatiques  et aimerait revoir ses collègues. Après quelques coups de fils passés par l’hôtesse d’accueil, Véronique vient nous chercher dans le hall et nous descendons au niveau -1, en pleine activité de déménagement. Ça va, ça vient… des bureaux passent sur des roulettes…  Malgré l’agitation, c’est chaleureux, Nathalie retrouve les lieux et les personnes avec plaisir et émotion. Elle me dit : « Je regrette, l’ambiance, j’aimais bien l’ambiance, chez moi, au -1, avec les filles. »

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L’après-midi, je retrouve le quartier de Kergreis, Thérèse m’emmène  aux jardins familiaux des Deux Rives où elle a un jardin partagé.

Thérèse est à l’initiative des premiers jardins familiaux de Landerneau. Elle me dit : « Il s’agissait de faire sortir les  gens de leurs appartements ».

Son amie Yvette, qui nous  a rejointes, dit : « Il y a  des gens qui se retrouvent en ville et qui veulent avoir quelque chose à faire. Ou des retraités, ils veulent un lieu pour se retrouver, un lieu pour discuter, un lieu pour  prendre de l’air aussi et en même temps, faire quelque chose. Voilà, c’est ça, un peu, le but. Pour moi, c’est ça. Moi je ne fais rien, je suis là, je regarde, j’enlève une herbe, j’enlève une autre et puis voilà. On passe une heure, on passe deux heures. Quand je rencontre quelqu’un évidemment c’est mieux parce que je peux parler. »

J’aime le paysage que dessinent les parcelles de jardin, les unes à côté des autres.

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 « La première fois quand je suis arrivée en Bretagne, je ne savais pas si j’allais rester. Quand j’ai vu cet endroit, je me sentais heureuse ».

Marievic lit à voix haute. Nous sommes chez elle, assises à la table de la cuisine.  Marievic  a écrit un texte pour parler de Kerhuel, où elle est arrivée il y a six ans des Philippines

Elle lit, je l’écoute. Elle repose le texte, elle rit. Elle dit : « Pour moi, ce qui est difficile, c’est la prononciation. »

Je rentre. J’aimerais voir la mer.

Jour 3, mercredi 14 mai, Landerneau

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Au rythme des voix de Zulikhan, d’Adrienne, de Thérèse et de Sandrine, je découvre les zones pavillonnaires et les quartiers périphériques de Landerneau, pleins de vie quotidienne.

Il fait beau. Le paysage se découpe net sur un fond bleu.

Je suis les indications de la voix d’Adrienne, ou de Thérèse, ou de Sandrine, à gauche, à droite, prends le pont, là, la petite montée, suis le bus jaune, je me concentre, je ne vois rien du chemin.

Le territoire m’apparaît par bribes : Dirinon, Kergreis, les bords de l’Elorn, Route de Quimper. Je passe d’un endroit à l’autre sans que rien ne s’assemble pour former une image globale de la ville.

Assise devant un thé, ou sur un banc, ou bien marchant, j’écoute ces femmes qui m’accueillent et se racontent simplement, même si la vie est difficile.

Je rentre.  J’ai besoin de marcher loin, et longtemps.

Jour 2, mardi 13 mai , Landerneau

343

Arrivée à Landerneau. Je cherche la médiathèque, je suis les panneaux et soudain, elle est là, devant moi. Elle se dresse comme une forteresse, c’est ce qui me vient aussitôt. Quelque chose d’inquiétant et d’imprenable.

Plus tard, Hélène Fouère, la responsable de la médiathèque, me dira, il y a les trouées des fenêtres, comme des ouvertures sur le monde.

Je me gare. Je me retourne. La médiathèque est toujours là, aussi étrange dans le pare-brise arrière.

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J’entre. Je suis chaleureusement accueillie par Eric, puis Hélène, qui me présente l’équipe : Sylvie, Rozen.  Il y a aussi Nadia, absente, que je verrai demain.

A l’intérieur, l’espace est large, et clair. De grandes baies vitrées donnent sur une terrasse en bois, une prairie, des arbres, de l’eau. Nous sommes au bord de l’Elorn.

Un jogger passe sur le chemin de halage.

Hélène me dit qu’avant, la médiathèque tournait le dos à ce paysage. La prairie était un terrain de foot, un filet pare-ballons était tendu devant le bâtiment et les rayonnages devant les vitres cachaient tout ça.

La médiathèque va maintenant s’ouvrir largement vers ce dehors. Ils attendent le mobilier pour installer la terrasse.

Le midi, les gens, ceux qui travaillent chez Triskela ou Groupama, qui mangent dans leurs voitures,  pourront venir ici faire leur pause, boire un café, manger.

J’aime l’idée d’une bibliothèque où l’on peut boire un café et manger.

Elle me dit, il y a des réticences  mais on verra  bien ce qui se passe, si les tables sont sales, ou les livres tachés. Les règles sont souvent faites pour le peu qui ne les respecte pas, on a déjà la machine à café, et pour l’instant, il n’y a aucun souci.

Et puis quand les gens sont chez eux avec les livres, qu’en font-ils ? On ne le sait pas. On  a vu  des livres revenir après être tombés dans un pot de chambre ou une friteuse, pleins de sable ou surlignés. Alors…

Alors, s’il faisait beau, j’emporterais sur la terrasse Nouons-nous, le dernier livre d’Emmanuelle Pagano. Je l’ai déjà lu, relu et cela me plaît de le voir tout à coup là, dans cette médiathèque, en évidence sur un meuble. Comme s’il me faisait signe.

A la réunion  du matin, nous sommes nombreuses. Hélène a réussi à rassembler autour de nos projets la Maison pour tous, la Maison des Familles, l’Epicerie sociale, le Secours Populaire, l’IBEP, Relai Travail, Agir ABCD.

L’après-midi, nous nous retrouvons à la Maison des Familles. Il y a là Hélène, Nadia, Oveis, Zulikhan, Nathalie, Thérèse, Sandrine, Adrienne, Hélène, Marie-Joëlle, Marivic, Midori, Isabella, Jean-Paul et Nana.

Je parle de mon projet devant ce groupe tout d’abord silencieux,  sur l’expectative.

Je leur dis mon envie de découvrir le territoire à travers ce qu’ils voudront bien m’en montrer et me raconter.  Une géographie complètement subjective. M’emmener sur un lieu de leur choix et me parler de ce lieu, de leur rapport à ce lieu. Sur place, ils feront un petit film, très simple, avec mon appareil photo et j’enregistrerai l’entretien. Je le retranscrirai par écrit et on travaillera ensuite à partir de ce film et de cet écrit.

Je leur dis que ce qui m’intéresse, ce sont les voix, les voix qui me parleront, et que j’écrirai à partir de ces voix.

Je leur pose la question : est-ce qu’il y aurait un lieu, important pour vous, que vous aimeriez  me montrer ?

Il y a un temps d’hésitation, et puis Nana commence à raconter qu’elle a été touchée par un endroit, sur une route…

Petit à petit, chacun s’engage dans la discussion et évoque des lieux de son quotidien, lieux d’habitation, de travail, de promenade, de pause.

On fixe des rendez-vous pour les deux jours à venir.

Le premier rendez-vous est avec Midori, le jour-même, à 17h, au Café du Stiff.

Le soir, seule dans le gîte, j’écoute la voix de Midori, avec ses points d’interrogation et ses rires.

Et je m’endors, pleine de visages et de voix.

Frédérique Niobey

Jour 1, lundi 12 mai , Landerneau

335

Journée d’installation et de bienvenue.

Bienvenue dans notre gîte, notre petit poulailler à Lestrézec Izella, me disent Yvette et Patrick Helary.

Bienvenue en résidence d’écriture dans le Pays de Morlaix, me dit l’équipe de Livre et Lecture en Bretagne: Christian Ryo, Marie-Joëlle Letourneur, Florence Le Pichon et Christine Loquet.

Bienvenue aux Moyens du Bord, à la Manufacture, me dit Virginie Perrone.

Merci à  tous d’être là et de m’accueillir, ça n’est pas toujours facile d’arriver.

Il pleut. Le paysage est un peu flou.

Quelqu’un dit, tu es la star. Je réponds, non, je ne suis pas une star.

Le soir, il y a la solitude.

Quelquefois ça capte, quelquefois, ça ne capte pas.

Ça ne capte pas.

Dans ce cas, venez à la maison.

Je promène mon portable dans le jardin. Le signal varie. Près de la maison,  il est excellent. Je frappe. Personne.

Je m’assois sur des bastaings en métal rouge, près de l’étable. Des vaches mangent du foin. Un gros tracteur, jaune et bleu, s’active.

Je capte.

Frédérique Niobey

Une réflexion sur “La résidence

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