« Récits de vie »

Dans cette rubrique, vous pourrez lire deux récits de vie issus des entretiens retranscrits: Plouguerneau, de Christelle et Jeannine et Lesneven de Dominique. Ces trois femmes ont participé au projet de résidence à Lesneven.

Plouguerneau est un travail remarquable réalisé par Christelle et Jeannine, qui sont sœurs jumelles.

A la suite de l’entretien que nous avons eu lorsqu’elles m’ont emmenée à Plouguerneau pour me montrer leur lieu d’enfance, là où elles ont trouvé une terre d’accueil,  Christelle et Jeannine se sont emparées du texte de l’entretien retranscrit et pendant deux jours, chez elles, l’ont retravaillé.  Sans le savoir, elles ont ainsi abordé la réécriture et ses quatre aspects ( supprimer, ajouter, déplacer, remplacer) pour « reconstituer le puzzle », comme elles l’ont dit, et arriver à un texte qui leur convienne. Ce fut pour elles des moments intenses, où elles ont découvert  les difficultés et les joies de l’écriture. C’est un désir qu’elles avaient depuis longtemps d’écrire leur vie, elles ont maintenant ce premier texte et souhaitent continuer le travail.

Quant à Lesneven, Dominique a pu dire combien elle et son mari ont été émus de voir leur histoire écrite, avec les mots justes et elle pense que ce récit peut être un témoignage intéressant.

C’est la première fois depuis le début du projet qu’un tel travail se fait. J’ai souhaité le mettre en valeur en créant cette rubrique « Récits de vie » .

Plouguerneau

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Nous sommes arrivées à Plouguerneau à cinq ans et demi. Avant on était en foyer à Ty Ann, à Brest. En orphelinat, de nos deux ans à nos cinq ans. Nous n’avons jamais été  séparées.

Pourquoi on a été en foyer ? On le sait. C’est comme dans beaucoup d’autres familles, on n’est pas les seules, malheureusement. Mais on n’en a pas voulu à nos parents. On ne peut pas leur en vouloir. Parce que, quelque part, ils ont souffert aussi.. On voit encore notre mère. Notre père est décédé. Les enfants, c’est les parents qui les élèvent, c’est eux qui les font, c’est eux qui font leur avenir. Pour nous,  ça ne s’est pas passé comme ça. Mais ce qui nous est arrivé quelque part nous a renforcées. Nous avons grandi plus vite peut-être.

Au foyer on n’était pas malheureuses. On suivait le cours. C’était notre foyer, c’était notre maison, c’était notre premier habitat presque.

Une famille nous a recueillies, la famille Roudaut, qui vit à Plouguerneau, une famille d’accueil.

Le premier jour, dans la voiture, quand on a quitté Ty Ann, elle nous a demandé : est-ce que vous connaissez les  crêpes, Est-ce que vous avez déjà mangé des crêpes ? On n’avait jamais mangé de crêpes. Eh bien elle nous a fait des crêpes le jour même, quand on est rentré. C’est  la première chose qu’elle a faite, c’était quelque chose. Et après elle nous en a fait tous les mercredis, pendant six ans.

Madame Roudaut avait quarante-neuf ans quand on est arrivées.

Tout de suite, elle nous présentées aux enfants de notre âge, ou presque, deux ans de moins, ou plus, et là, ça a été une grande amitié. Peu de disputes, on se regroupait tous les mercredis à la croix, où notre frère aîné nous rejoignait avec ses copains. Au début nous étions dans la même école. Comme il avait deux ans de plus, après il a changé.

Monsieur et Madame Roudaut, quand ils ne voulaient pas qu’on sache quelque chose, ils parlaient breton entre eux. A table. Mais on savait très bien. On comprenait qu’il y avait un sens, c’était pour nous.  C’était par rapport aux assistantes sociales, aux parents, pour ne pas nous traumatiser, ils parlaient en breton.  On n’était pas dupes. On se regardait toutes les deux, on avait compris.

Madame Roudaut était dure et douce en même temps. Juste.

On était très réfléchies, on faisait toujours attention à ce qui nous entourait, ce qui fait qu’on avait une mémoire très visuelle. A Plouguerneau, on a eu des flashes, des souvenirs, on a eu des rêves, des cauchemars, qui revenaient. Les mêmes rêves. Les mêmes cauchemars. Les mêmes nuits. On se les racontait le matin et on se disait c’est bizarre. On s’est dit que c’était ce qu’on avait vécu chez nos parents avant d’être à Tyan. Malgré qu’on était très jeunes à l’époque, on devait avoir dix-huit mois, deux ans quand ça s’est passé, mais voilà, le cerveau avait enregistré et  ça revenait dans nos rêves.

Ce que nous on a appris, c’est être des enfants normales, avec vraiment des moments insouciants. On est arrivées chez elle, on était très peureuses, on avait peur de tout, un peu sauvages, très sauvages, et puis on se complétait à nous deux. On se suffisait. Et on ne se perdait pas de vue. Dès que nous sommes arrivées chez eux, on a vraiment su ce que le mot famille voulait dire.

On a su ce que c’était que faire des bêtises aussi. Avant, à Ty Ann, on était cloisonnées entre des murs, très limitées.  J’ai des photos du premier jour,  elles sont à la maison, des photos du premier jour où on est arrivées. Eh bien on a su ce que c’était que la vie de famille, que d’avoir des amis, faire des bêtises.  Une famille à grand cœur.  Une dame de cœur.  Et son mari aussi qui nous a jamais grondées, c’était toujours le sourire. Elle a deux filles, elles nous ont acceptées, comme deux petites sœurs.

A Plouguerneau, Monsieur et Madame Roudote, ça a été la maison du bonheur, tout simplement.

On a été acceptées par la commune. Par les voisins. On nous appelait Les Juju. Parce qu’ils n’arrivaient pas à nous différencier. C’était les Juju. A l’école, on s’adressait à nous en tant qu’une. Les Juju. Ça ne nous a jamais gênées. Quand la maîtresse faisait, oh les jumelles, on se retournait. Après elle disait Jeannine ou Christelle, elle ne savait pas qui était qui, malgré qu’on n’était pas habillées pareilles.

Madame Roudote nous a jamais habillées de la même façon. Le seul moment où on était habillées pareilles, c’était pour les mariages. On a chacune notre personnalité.

Comment expliquer le lieu ? C’est un très beau lieu, même pour les touristes, et il y en a beaucoup.

Il y a le bourg déjà. Tout a commencé là. On n’y venait pas sans elle. On était assez jeunes. On y allait à vélo. On allait chercher du pain. Le mercredi chercher notre chocolat, tous les mercredis. Et l’été la plage où on allait en vélo aussi. Ça faisait une trotte du bourg à la maison. Maintenant j’aurais du mal à les faire à pied. A l’époque, on le faisait, à pied, en vélo.

Après il y a l’école. Chez monsieur et madame Roudote. La croix. C’est une grande croix, il y a une chapelle. La chapelle Saint-Laurent. On est à cinq cent mètres de la maison. C’était un lieu de rendez-vous avec des amis. On allait dans le lieu de la chapelle, grimper dans les arbres, chercher des têtards. Faire des bêtises aussi. Ça nous arrivait d’aller pieds nus. On était assez garçon manqué.

Moi, Jeannine, j’étais la plus réservée et la plus coquette. C’est moi qui coiffais Christelle. Tous les matins.

Christelle : Oui, parce que je m’énervais. Y’avait rien à faire, j’aimais pas ça. Les froufrous, pas pour moi.

L’école, on y venait à vélo, dès qu’on a su en faire,  depuis chez monsieur et madame Roudote,. Le préau n’existait pas. La maison de retraite, elle, existait.  On l’a vue se construire. Et on allait voir les retraités.  On avait chanté pour eux. Ici, c’est la salle omnisport. On faisait le patin à roulettes. Et maintenant, c’est devenu un espace jeunes. L’école a été changée, elle a été mutée ailleurs. Et là, c’était la supérette où on achetait notre chocolat, tous les mercredis.

Christelle : Moi, j’avais un  grand retard. Tout simplement. Faut pas avoir peur des mots. Et donc je me suis retrouvée à Lesneven, à Jacques Prévert, pour une première séparation. J’allais à l’école à Lesneven en car. J’avais neuf ans. Ecole spécialisée pour enfant en difficulté scolaire.

Jeannine : Là, je suis restée à l’école Plouguerneau mais je suis restée très tard aussi, jusqu’à la fin. Ils n’ont pas voulu me lâcher. De mes six ans à mes douze ans. A l’école primaire. J’avais un retard aussi. On ne pouvait plus rien faire pour moi. Alors, comme j’étais une des aînées,  je m’occupais des petits pendant les récréations, je n’allais pas pour m’amuser. Je les amenais aux toilettes, je leur donnais à manger. C’était très familial. Y’avait que deux classes, on n’était pas perdues. Y’avait la classe des maternelles et celle du primaire, du CP au cm2.  On mangeait les deux classes ensemble. Madame K. la cuisinière faisait à manger à la cantine. J’étais encore en CM2 à 12 ans. J’étais pas très grande non plus, ça ne se voyait pas trop. L’avant dernière année, on m’a demandé si je voulais intégrer Brest. Non, je ne voulais pas.  Je ne voulais pas quitter Plouguerneau. J’aurais pu. Vu qu’on intégrait Brest, chez nos parents, l’année suivante, ils ont dit, c’est pas la peine qu’on la change d’école maintenant. Je suis restée jusqu’à la fin à Plouguerneau.

Notre frère aîné était en famille d’accueil près de chez nous, à Plouguerneau. Lui, on le voyait régulièrement. Il était très protecteur. Il avait deux ans de plus. Nous, on était les deuxièmes. Malheureusement il nous a quittées trop tôt.

Monsieur Roudote était dans la marine marchande, au départ et puis ensuite il a été employé par la commune, éboueur. Madame Roudote était  couturière de métier. Elle nous confectionnait nos habits. Ça nous  fait rire, quand on revoit les  photos. Elle nous avait fait des robes, pour un mariage d’amis, on dirait des chemises de nuit de maintenant. Elle nous avait confectionné des culottes en laine. Parce qu’on mesurait 1m17 à presque six ans, et on faisait même pas dix kilos. Aucune culotte ne tenait. Et ça nous grattait les fesses.

Chaque été, à Plouguerneau, on allait à la plage à vélo avec nos amis. Ça a beaucoup changé. Le club  nautique n’était pas comme ça, ils l’ont modernisé. On y allait avec madame Roudote, on y allait avec nos amis. C’est là qu’on a appris à nager. Le port de Korejou.

Dans mes souvenirs, c’était plus grand. Quand on est enfant, on agrandit les choses.

Plouguerneau c’est un peu le pays du goémon. Il y a le phare de l’Ile Vierge qui est très connu. C’est le phare le plus haut de l’Europe.

Plouguerneau, pour nous, c’est ça. C’est un lieu d’accueil. Pour d’autres ça va être un lieu touristique. On ne le voit pas dans le même état d’esprit, c’est très sentimental pour nous. C’est une terre d’accueil. Carrément.

Pour nous, ça a été les meilleures années de note enfance.

Le départ

A douze ans, nous sommes retournées chez nos parents à Brest.

Le plus traumatisant, ça a été la séparation avec monsieur et madame Roudote et ça, qu’on le veuille ou non, on aura beau avoir soixante, soixante-dix, quatre-vingts ans, ça restera. La rupture. Elle a été très rapide. Violente.

Jeannine : On nous a prévenues six mois avant.

Christelle : Moi, j’ai aucun souvenir qu’on m’avait prévenu.

Jeannine :Moi, je me souviens avec l’assistante sociale. Elle nous a prévenues six mois avant.

Christelle : Moi, dans ma tête, je me suis retrouvée dans la voiture de madame Roudote avec Eliane à rouler jusqu’à Brest.Et arrivée à Brest, j’ai rien compris.

Jeannine : Oui, pourtant on a été préparées. Ça, je m’en souviens.

Christelle : J’ai peut-être fait abstraction de ça. Un refus.

On y a trouvé un état d’esprit . Une leçon de vie. On n’est pas toujours à se remettre en question mais presque. On se dit,  si on n’était pas passées par là, on serait devenues quoi ? Aujourd’hui, on ne sait pas  ce qu’on serait devenues sans monsieur et madame Roudaut. On s’est construites ici et on a gardé cet état d’esprit de Plouguerneau pour pouvoir élever nos enfants. Ce que madame Roudote nous a inculqué, c’est savoir vivre et nous préparer pour l’avenir. Et elle l’a bien fait. D’ailleurs, son mot de départ, ça a été : faites attention aux garçons. On avait douze ans. Quand on est parties,  on était dans la voiture ça a été son mot de départ : Faites attention aux garçons. A l’époque on ne comprenait pas. Après on a compris, avec l’âge.

Nous sommes d’une fratrie de sept. On s’est tous retrouvés, lorsque nous sommes retournées chez nos parents. Nous avions douze ans. C’était quand même assez fort, même…traumatisant parce qu’on se connaissait peu. On nous a arrachées d’une famille où on était très bien pour nous mettre dans une famille qui était encore un peu instable.

Brest, ça nous a jamais plu. Il faut voir le contexte, entre Plouguerneau et Brest, Pontanézen, c’était une cité, un quartier chaud. Quand nous y sommes arrivées, la première fois, nous étions terrorisées, complètement. Nous avions très peur. Quand nous sommes revenues chez nos parents, nous avions peur des gens. On n’était pas parano mais on avait peur des autres. Ils n’avaient pas cette façon de vivre qu’on a eue ici ; c’était trop. Ça a fait un changement total. C’était brutal. Plouguerneau, le calme, la campagne vraiment typique. Breton. Pas comme dans les  grandes villes où on s’est retrouvées entre deux murs. Ici on a eu la nature autour de nous. On s’est retrouvées entre quatre murs de béton. Pour moi, ça a été l’étouffement complet. Des relations parents-enfants, je parle avec moi et Jeannine, très dures. Moi, je ne le comprenais pas. Personne nous avait expliqué pourquoi on arrivait chez nos parents comme un cheveu dans la soupe puisque c’était le cas, nous sommes arrivées comme un cheveu dans la soupe.  Nos parents n’étaient même pas préparés à nous recevoir. Notre mère le dit encore aujourd’hui. Oui. Donc pas de lit. Pas de chambre. Ça a fait un grand choc. Plus pour moi Christelle que pour Jeannine. On n’est pas tous arrivés chez nos parents en même temps. François-Noël, l’aîné, est arrivé le premier. Après, nous deux. Violaine. Christophe. Eux deux, ils étaient ensemble dans la même famille. Famille Roudote aussi.

D’être jumelles ça nous a donné de la force. Enormément. Il y a un peu de jalousie de la part de certains de nos frères et sœurs, ce qu’on comprend, parce que c’est très égoïste, des jumeaux. Et c’est dur. C’est très difficile, on s’en rend compte. Parce qu’on est deux, mais on ne fait qu’une.

On avait commencé à écrire. Les souvenirs étaient là, les émotions étaient là, peut-être un peu trop fortes . C’était peut-être pas encore le moment.

On avait une vingtaine d’années. On voulait qu’on n’oublie pas. Il fallait quelque chose. Pour madame Roudote et monsieur Roudote, on peut dire que c’était un hommage pour eux, presque un remerciement parce que je ne sais pas si on peut mettre un mot là-dessus. On a laissé de côté. On n’était pas prêtes. C’était pas par manque de souvenirs. Les souvenirs, on les avait, mais peut-être un peu mélangés. On savait peut-être pas trop non plus comment mettre les choses en place. Chacune écrivait des morceaux et on les ramenait, on les assemblait. Chacune avait son souvenir propre parce que même si on a toujours vécu ensemble, ce qui se passait dans la tête de l’une, l’autre ne pouvait pas le savoir. On avait les mêmes souvenirs, plus ou moins mais pas toujours les mêmes sentiments. Pas toujours la même vision. On a tout effacé. On a eu un peu  peur que quelqu’un tombe dessus. Il n’y avait pas de clé USB. C’était encore trop intime pour nous. Nos enfants connaissent des bribes, ils  ne connaissent pas tout.

Christelle : Je suis devenue adulte, mariée, mère de quatre enfants. Je vis à Kerlouan, pas loin de Plouguerneau. En hiver, je me sens un peu isolée. Comme c’est assez touristique ici, les maisons sont habitées par des touristes, allemands, anglais et en été c’est très vivant. C’est le jour et la nuit. J’ai tout ce qu’il faut mais à trois kilomètres cinq quand même. Pour faire les courses ou un papier à la banque, c’est Kerlouan. Jeannine vient souvent à la maison. On ne peut pas faire autrement. Heureusement, mon mari est compréhensif. C’est pas évident, le jumelage. Pour nos compagnons, c’est pas évident. C’est une relation très fusionnelle. Nous en avons besoin, c’est presque vital. On peut rester un mois voire deux mois sans se voir mais pas plus.

Le bourg de Plouguerneau a changé énormément mais on reconnaît beaucoup de choses. C’est plus fleuri. Il y a un rond-point. A l’époque, il n’y avait pas ce parking géant. Il y a notre école qui est juste derrière. Le petit Prince. Maintenant, c’est un centre de loisirs.

Il y a un joli centre qui n’a pas bougé tant que ça. Les centres ne bougent pas. C’est touristique. Le phare, le fameux phare, la plage, le camping, le bourg. Au mois d’août, c’est bondé. C’est vivant. Le bar n’a pas changé. La boulangerie est toujours là. L’église est toujours là. L’église, c’est un endroit où on jouait beaucoup.  On allait à l’église tous les dimanches. On ne comprenait rien mais on aimait bien les chants. On chantait à tue-tête. On avait six ans, on ne comprenait pas ce que c’était, on n’était jamais allées à la messe, bien que Ty An était un foyer de bonnes sœurs. Mais je ne me rappelle pas d’y avoir été à la messe, ni quoi que ce soit. On nous y a jamais parlé de Bon Dieu. On s’en souvient pas.

C’est des grands moments forts ici. La maison, c’est le cœur. Ensuite, le champ en face est resté tel quel, il n’a pas bougé. Depuis 75. On jouait, on faisait des bêtises. On courait dans les blés, dans les maïs, on se faisait attraper par François, le voisin. Et la maison jaune à côté, c’était des amis à nous aussi.

Ça n’a pas beaucoup changé

Il y a aussi la croix Saint-Laurent. C’est très joli. Derrière il y a la chapelle. Là, on s’est jamais aventuré, on n’avait pas le droit. A l’époque, il y avait un grand arbre. Et on s’accrochait sur les branches. On se balançait avec les copains.

Monsieur et madame Roudaut, la dernière fois qu’on les a vus, c’était à l’enterrement de monsieur Roudaut. Ça fait sept ans. On a expliqué à madame Roudaut qu’on l’aimait, on lui a expliqué notre vie. Après, on la voyait de temps en temps mais pas tout le temps, pas régulièrement.  On s’était dit qu’on avait fait notre vie. On lui a dit que c’était grâce à elle, on l’a quand même complimentée, ce qui était normal, mais elle a dit : faites votre vie, ne pensez  plus à moi. Faites votre vie, ne revenez pas en arrière.

Elle avait peur qu’on ait un grand traumatisme si on s’attachait trop à elle dans l’avenir. Si on venait régulièrement  la voir comme dans le temps, alors qu’on sait très bien qu’elle n’est pas notre mère, elle a été notre nourrice et pour elle, une fois qu’on est parties, ça s’arrête là. Et elle a vu que pour nous c’était très difficile et elle a été assez braque. C’est elle, juste et droite.  Et elle nous a expliqué, faites votre vie, ne pensez plus à nous, vous devez avancer. Mais à chaque fois qu’on la voyait, c’était que du bonheur. Et là, ça fait sept ans qu’on l’a pas vue. C’est pour ça qu’on veut pas la voir aujourd’hui, ça pourrait lui donner trop d’émotions.

On ne veut pas trop déranger madame Roudote parce qu’elle est âgée, on ne veut pas lui donner trop d’émotion.  A chaque fois qu’elle nous voit, ce sont des émotions trop fortes donc on va respecter ça. Mais venir ici,  c’est presque comme un hommage pour elle, un grand remerciement à cette famille, c’est pour ça que nous avons choisi de parler de Plouguerneau, parce que ça a été des moments très forts dans notre vie.

Jeannine : Il m’arrive de retourner avec mes filles et de leur raconter. C’est toujours un moment fort en émotions mais un plaisir aussi.

Christelle : J’ai pensé à ce lieu-là directement. Ça m’arrive d’y venir avec mon mari mais du côté de notre nourrice, c’est beaucoup d’émotion, ça remue beaucoup à chaque fois. C’est que du positif mais au niveau des émotions, c’est fort.

Christelle et Jeannine

 

Lesneven

 Je suis arrivée ici à l’âge de vingt ans, le premier juillet 91. Mon mari, mon copain à l’époque, m’a suivie trois mois après. J’étais dans l’hygiène des locaux, entretien des parties communes. J’ai fait ça quelques années. Après j’ai eu un premier garçon à vingt-quatre ans. Mais j’étais isolée. Isolement géographique volontaire mais très dur de faire des connaissances. Très dur. Très très dur. Déjà on n’est pas du coin. Ici, ils sont très famille, très entre eux. Même au bout de vingt-trois ans je reste toujours très isolée. J’ai peut-être deux ou trois amis. Autrement, il y a eu des passages, mais ça a été des mauvaise expériences parce que je suis trop gentille. Quand on est trop gentille, ça va pas.

Je travaillais à l’hôpital. L’hôpital recrutait quelqu’un qui avait un BEP entretien et hygiène des locaux. Je m’occupais des bureaux, des halls d’entrée, des sanitaires, tout. Sur  deux sites, je faisais huit heures et demie midi et demie, quatre heures sept heures. Pendant cinq ans. Au bout de cinq ans, on m’a dit, si tu veux Dominique, tu as l’opportunité de monter dans les services. Parce qu’ils modifiaient le statut. Je me suis dit que j’allais essayer.

La première fois on m’a montré la toilette d’un homme, j’avais jamais vu un homme nu. En soin, c’est différent. Qu’on soit ASH ou aide-soignante, on a le même rôle. Sauf que c’est pas le même salaire. J’ai appris sur le tas. Tout de suite j’ai accroché. J’ai adoré.  J’adore le rapport humain, la communication, l’aide, le rapport humain avec l’équipe, avec les personnes, enfin le contact humain, franchement c’est tout à fait mon truc.

J’ai passé cinq fois le concours. J’étais déjà en échec scolaire avant, plus ma dyslexie, ce qui fait que j’ai beaucoup ramé. Ils ne finançaient qu’une, deux ou trois places. Donc il faut arriver première, deuxième ou troisième pour partir en formation gratuitement. Il y a français, un oral et puis biologie. J’ai dû travailler, j’ai fait des cours, j’ai passé cinq fois le concours. A chaque fois, j’étais pas loin mais il me manquait quelques points. Au bout de la cinquième, à trente-cinq ans, j’ai réussi. Il y avait des préparations payées par l’hôpital. Des sessions de quelques mois. C ‘était donc hors temps de travail, ou mi-temps de travail, c’était au Closmeur, c’était une formation continue. On était plusieurs pour une ou deux places financées par l’hôpital. Au bout de la cinquième fois, je venais d’avoir la troisième enfant qui avait deux et demi et j’ai réussi. Je m’étais dit, c’est la dernière fois, s’ils ne me veulent pas à trente-cinq , ils me voudront jamais. Et finalement, je suis passée.

J’ai passé une super année, moi qui étais dans l’échec scolaire assez avancé. Je suis arrivée en CPPN, après j’ai fait un CAP Couture, après j’ai fait un BEP entretien, j’ai vraiment été dans l’échec scolaire dans toute sa splendeur. Et là j’étais dans la réussite dans toute sa splendeur. Ça m’a demandé énormément de travail. Tous les soirs de neuf heures à minuit, je travaillais. Fallait que je copie, parce que j’arrivais pas à prendre des notes. En cours, tout était dicté. Moi, je ne savais pas faire donc je recopiai. Les collègues me passaient des copies et moi je recopiais. En pratique, moi je leur disais mon expérience professionnelle. Il y avait beaucoup de bacheliers. Moi j’arrivais avec beaucoup d’années d’expérience et  eux ils arrivaient avec leur capacité de prendre des notes. Finalement, je suis arrivée huitième sur soixante de ma promo, donc très fière de moi. Ça a duré un an à  Brest, à la Cavale Blanche. Et après, j’ai fait mon travail d’aide-soignante.

Mais depuis mes quarante ans, je n’ai que des ennuis de santé. Je suis diabétique et à quarante ans, mon diabète s’est aggravé. Et puis j’ai commencé à avoir une capsulite, qui m’a duré deux ans. Deux ans  à la maison, je l’ai très mal vécu. Depuis un an c’est le diabète qui s’est emballé. J’ai donc eu plusieurs hospitalisations. En  deux ou trois ans, pas loin de sept ou huit. Je faisais des malaises en fin de soin. Des malaises hypo. J’ai eu le SAMU à la maison. Il n’y a plus de pause, la cadence est trop dure. Je n’y arrive plus. J’ai donc été mise en longue maladie. C’était lié à la cadence du travail et j’ai eu une mauvaise expérience avec ma surveillante qui ne l’a pas toléré. J’ai été deux ans absente, j’arrive avec le diabète, alors j’ai eu un peu de harcèlement au niveau du travail et  j’ai très mal vécu ça.  J’ai eu des blâmes. Ma fille s’est cassé la jambe, j’ai dû m’absenter alors elle m’a mis un blâme. Donc j’ai dû me syndiquer pour me protéger. Après, dans ma chute libre, j’ai fait des grands malaises  hypo, elle m’a donc fait convoquer à la médecine du travail, et on m’a mis hors d’état  de nuire. Depuis, je ne travaille plus. J’ai voulu passer en mi-temps thérapeutique en mai, ça a été refusé. Parce qu’en plus maintenant, j’ai une hernie discale. Qui, en ce moment me fait très souffrir.  Au niveau psy, ça fait cinq ans que je suis en psychothérapie. Je m’enfonce totalement dans la dépression. C’est les traumatismes d’enfance qui remontent.

En ce moment, je suis en pleine crise. Je ne suis pas bien. J’ai un frère qui est en prison pour longue peine, j’ai eu un passé de violence.  Cet été, j’ai mes parents qui ont été mis sous curatelle, tutelle, je suis passée au tribunal, j’ai été agressée par mes frères et sœurs…Je n’en peux plus. J’ai été voir un réseau de Diabéroïse hier, pour leur demander comment reprendre le goût à vivre. Je lui ai parlé de l’atelier d’écriture.  Je me dis, bon peut-être qu’avec ça, j’aurai un but pour me lever, pour vivre. Malgré mes enfants, malgré ma maison, malgré mon mari… Moi, ma vie, c’était le travail.

Dans le travail, faut oublier ce qu’on apprend en formation.

J’ai profité un an, j’ai pris soin des personnes, j’ai profité, vraiment j’ai apprécié. J’ai apprécié aussi d’avoir des connaissances. Mais le gros souci c’est qu’après, c’est de l’abattage, c’est de la maltraitance par manque de personnel.  C’est très dur physiquement.  Psychologiquement, il y a la pression, beaucoup de pression. Beaucoup de mes collègues sont sous antidépresseurs. On se fait engueuler.  On est poussé à bout.  Alors on compare : t’as quoi aujourd’hui ? T’as pris quoi ? C’est tellement triste qu’on en rigole. Parce qu’on est la moitié sous antidépresseurs. Pour pouvoir supporter le travail. C’est pas des bonnes conditions. Il y a un rythme, déjà, il n’y a plus de pause. Moi, je n’avais pas de pause … Il n’y a pas de pause pour les repas, il n’y a pas de pause pour décompresser, il y a la pression tout  le temps. La chef passe derrière, tiens il y a de la poussière. Moi, j’avais eu deux ans d’arrêt, j’ai un gros problème de confiance en moi et elle était derrière moi, mais tu sais, tu sais… Je ne savais même plus mon code secret tellement elle me stressait. A chaque fois qu’elle me répondait, je disais oui, oui, oui, j’étais hyper angoissée, fallait que je prenne mes médicaments pour pouvoir supporter le travail. Quand je  lui ai dit en mai, que la médecine du travail refusait ma reprise, par rapport à mon problème de dos, elle m’a dit, ah bien tant mieux, j’ai pas besoin de gens comme toi. Pour être sûre que je ne me remonte pas.

J’ai travaillé cinq ans après mon diplôme d’aide-soignante. Ça me rend malade. Que cinq ans. Cinq ans et on ne me donne plus le droit, je ne travaille plus. Parce que depuis mes quarante ans, la santé m’est tombée dessus. Le diabète, le moral.  Depuis cinq ans, je fais une grosse dépression, la pression psychologique, je pouvais plus, j’avais des idées de suicide, morbide, d’en  finir. Là, la souffrance est forte aussi. J’ai plus envie de mourir, mais si j’ai pas de projet, je vais mourir à petit feu. Là, je suis stimulée parce que j’ai un projet.

Moi, je me suis battue pour avoir une place. Je me suis battue et c’était vraiment mon projet de m’occuper des personnes âgées, même si c’était très dur, j’étais utile à la société. Je suis pas la feignante, je suis pas la tire au flan, je suis pas celle qui reste à la maison. Mes enfants m’ont connue au travail. Là, maintenant, ils connaissent une maman malade. J’ai perdu mon statut d’indépendance. Je reçois mon salaire,  mais c’est une question de reconnaissance. Ma mère n’a jamais travaillé. J’ai l’impression que le milieu du travail s’écarte de moi. Je ne pense pas reprendre le travail. Je commence à avoir la phobie. J’ai peur de tout maintenant, je me suis hyper isolée. Je ne connais personne. Personne ne m’a appelée depuis un an que je suis en arrêt.  Pendant que j’étais deux ans en arrêt pour ma capsulite, personne ne m’a appelée.  Et après, quand je suis revenue, j’étais la copine de tout le monde. Et là, de retour toute seule. Je parle facilement.  J’ai donné beaucoup d’amitié à quelques personnes qui ont abusé. Une fois que j’ai dit non, parce que j’ai vu que ça allait trop loin, on m’a jetée comme un mouchoir. Après, t’as plus confiance. On s’isole énormément. Je me suis mise dans le bureau du Centre Socio pour essayer d’avoir un projet, de continuer à vivre avec d’autres personnes, pour essayer d’être utile. Parce que le ménage, le linge, …C’est pas une vie. J’ai personne. Au Centre Socio, je fais le projet famille, je vois du monde, je suis un peu stimulée. Et je sens bien que cet arrêt là est plus dur psychologiquement. Le psychologique est plus atteint. Au Centre Socio-Culturel, ils me laissent la place. Pour m’exprimer, pour vivre, pour être moi-même. Il y a un atelier, je devais faire la section informatique, mais je crois je vais abandonner.  Je m’étais préinscrite mais à la même heure, il y a un atelier écriture à Goulven. Je vais plutôt me mettre dans l’atelier écriture. Il faut que j’exprime ce que j’ai dedans. Sortir les émotions que j’ai, qui restent en moi.  Le mal.

J’en parle beaucoup au psychologue, au psychiatre, du mal que j’ai, mais il est toujours en moi. Je lis beaucoup, énormément. Je lis beaucoup de choses biographiques, des histoires de vie. D’enfants malheureux, d’enfants battus… Il y a des choses, il y a des ressentis, je me retrouve. Je  me disais, si je pouvais mettre ma douleur et mon mal-être par écrit, je me sentirais mieux.

Au début, sur le sujet, je voulais parler de ma fierté d’être arrivée aide-soignante alors que j’étais en CPPN à 14 ans, parce que je ne voulais pas vivre avec le regret. Mais si au bout de trois ans, je ne reprends pas, je ne serai plus aide-soignante. Je serai remise en incapacité. Je serai mise dehors. Peut-être que je pourrai reprendre dans le privé. Peut-être une orientation professionnelle. AVS, je peux pas parce que j’ai pas assez de niveau scolaire.  Moi, je suis obligée de faire venir quelqu’un qui aide mes enfants parce que je ne peux pas. J’en ai une en troisième, l’autre en sixième Segpa, et le dernier qu’a fini en Bac Pro menuisier mais je ne peux pas les aider, je ne comprends pas.  Et mon mari a été en échec scolaire et il est passé par un apprentissage à vingt-trois ans en peinture. On est tous les deux dans cette difficulté-là. Et c’est vrai que pour ça, on ne peut pas aider nos enfants.

L’échec scolaire. On était six enfants, mon père était violent, alcoolique. A la maison, il n’y avait pas de place pour faire les devoirs. Fallait faire les courses. Fallait tout faire sans faire les devoirs.

A quarante-trois ans, je vis toujours avec la peur. J’arrive pas du tout à évacuer ce sentiment –là.

A l’école, je ne parlais pas ; je ne parlais pas du tout, je subissais. J’étais dans un coin. J’ai commencé à comprendre à l’école à 14 ans, en CPPN, où on a repris toutes les bases. J’ai repris confiance un peu. Ensuite, j’ai fait CAP Couture parce que ma sœur faisait CAP Couture. C’est un truc qui m’a pas du tout plu. Après j’ai voulu commencer à bouger. Il y avait une formation de ménage. Je me suis épanouie dans le ménage. Les machines, les auto-laveuses. J’ai travaillé tous les étés. Franchement, je me suis épanouie. Mais toujours dans ce contexte de peur, de violence assez forte. Mon père avait des maîtresses, on mangeait pas…Les vacances scolaires, c’était pour que je m’habille. J’ai quitté l’école le 30 juin, l’examen, je suis arrivée ici le 1er juillet. Mon père m’a donné de quoi payer le premier loyer, et au revoir, c’est tout. C’était une fuite à la violence. Mon père…ma mère… mon père jouait… il avait menacé ma mère, mes sœurs avec un pistolet, c’était très, très très violent et maintenant mon père est sénile, un début de sénilité, alcoolique, cirrhose, cancer du foie. Malgré ça, je vois toujours mes parents.

Maintenant, on a des soucis parce que mes parents ont fait 100 000 euros de dettes. Mes sœurs m’ont harcelée pour que je donne de l’argent mais j’ai refusé. Il n’y a que moi qui allais voir mes parents tous les mois. Ma belle-mère habite à côté. Donc quand on allait voir ma belle-mère, on allait voir mes parents. Mais vu la violence de mon père, mes frères et ma sœur ont coupé les ponts, il n’y a que moi qui voyais mes parents. Et c’est vrai qu’ils n’ont pas compris pourquoi moi qui voyais mes parents, je n’ai pas donné un euro. Mais pour moi, je ne suis pas responsable de leurs dettes. J’aime mes parents malgré tout et je suis très proche de ma mère mais c’est  pas pour ça que je donnerai un euro. Et mon frère m’a agressé au téléphone, mes sœurs  aussi, et au tribunal, ce mois-ci, il a voulu me taper, il a fini par me cracher à la figure au tribunal. Et lj’ai fait une crise de nerfs et j’ai dû porter plainte. Parce qu’il menace mes enfants et moi-même. Et maintenant, je suis dans la peur. J’ai peur qu’il me chope. Mes parents, ils ont compris que je ne pouvais pas aider, que je n’étais pas responsable de leurs dettes, mais mes quatre frères et sœurs, ils sont dans la haine, mais une haine. On est six. J’ai un frère en prison pour 15 ans. Il a violé ma nièce, sa fille. Violée sous torture et …j’ai dû assister aux assises. J’ai tout eu. Il n’y a que moi qui ai été aux Assises, parce qu’il y a que moi qui avais des rapports avec mon  frère. Sans savoir ce qui se passait. Oui. J’en ai marre.

Ce que je cherche : que la souffrance sorte pour me libérer.

J’ai rien à dire d’autre sur les émotions. Je ne sais ce que je pourrais atteindre au niveau de l’émotion autrement.

L’émotion, pour moi, c’est plus l’émotion d’avoir réussi. Mon pic de l’émotion, c’est l’arrivée du diplôme. C’est là. C’est une revanche,. C’est ça qu’on peut dire sur l’émotion, c’est riche en fierté.

Tout est dans la tête. Et après, les mots c’est … je peux mettre un mot … il me faut peut-être vingt pages avant d’écrire quelque chose de concret. J’ai plein de mots, plein d’idées mais pour écrire quelque chose de correct, des fois, il y a il y a un décalage entre moi et le mot. Vraiment. Un décalage. Construire les phrases, j’ai pas de souci, mais trouver les bons mots pour l’émotion, pour certaines choses. Trouver le bon mot. L’adjectif. Autrement écrire, ça ne me pose pas de souci. C’est trouver les bons mots.

Moi, ma fierté, j’ai réussi à avoir ma maison, mes enfants, mon statut social d’aide-soignante, j’en suis fière.

Point d’attache, ici, c’est l’aboutissement. Quand j’ai du monde, là, c’est paisible. Un petit café au soleil, avec les poissons. J’apprécie mon petit coin. ’aime bien. C’est là où avec les copines, on prend un café. Chez moi, je me sens en sécurité.  Je suis chez moi.  J’avais une autre maison en ville. Une vieille maison, et c’était mitoyen. C’était en ville.  Tandis que là, j’ai pas le sentiment d’être en ville.  Je suis chez moi. J’ai pas de regards.  J’ai tous les services à côté tout en ayant la campagne. C’est ce qu’on voulait. On a tout refait. Mon mari est peintre, on a fait tout notre intérieur. J’ai  acheté en 2005, l’année de l’école d’aide-soignante. Avec une chambre au rez-de-chaussée et une salle de bain pour les problèmes de santé. Et en haut, les enfants ont leur chambre et leur salle de bain.  C’est la finition de notre projet de vie, la maison. Dans cinq ans, on a fini de payer et après on sera tranquille. Je suis fière. Je suis quand même fière de ce que j’ai pu faire mais pas fière de ce que je suis devenue par rapport à ce que j’ai eu.

Je n’accepte pas la fin de ma vie professionnelle. On m’a dit, il faut que tu le travailles. Oui, mais c’est pas donné à tout le monde. T’auras pas le choix Dom, faut que tu l’acceptes. C’est un mot qui est facile à dire mais le milieu du travail, c’est le milieu de la vie aussi. Le travail, c’est la vie. Surtout dans le relationnel. Moi, j’adore mes amis. J’ai un contact. On reçoit autant qu’on donne. J’aime le travail d’équipe. J’aime tout dans ce travail là et on me retire ce droit. On me le retire par rapport à mes problèmes de santé. C’est rageant. Qui veut d’une diabétique sous insuline avec une hernie lombaire ? Je connais pas grand monde. Là, aujourd’hui, je peux quasiment pas marcher. Et dimanche,  je  pouvais marcher. C’est comme ça. La douleur, elle vient, elle part. Non, je suis fière, fière de moi. A moi maintenant de travailler pour en tirer des points positifs.

Au centre Socio-Culturel, je donne des coups de main. Autrement, tout ce qui est compta, secrétariat, non… Je connais mes limites.. Je ne me sens pas capable, je ne le fais pas. Je reste dans mes cordes. Dans ce que je peux faire. Là, samedi, j’étais à la porte ouverte. Pendant deux heures, j’ai servi le café à tout le monde et donné les gâteaux, jus de fruit, ça, c’est encore des rapports humains. C’est ce qui m’intéresse.

Mon point d’attache, c’est ma maison. J’ai pas d’autre endroit. Au boulot, on veut plus de moi. J’ai rien. J’ai rien. J’ai rien d’autre. J’ai plus de frères et sœurs parce que j’ai coupé les liens. J’ai plus personne. Mais fière de moi.

Mes frères et sœurs ont donné cinq mille euros à mes parents. Donc ils se sont plaint, mes frères et sœurs : Oui, mais nous, on a donné de l’argent, on a fait du gas-oil. Le juge leur a dit : Mais ça, c’est votre problème. Vous l’avez fait mais c’était votre choix et votre liberté. Personne ne vous a demandé de donner de l’argent. Et comment on va faire pour être remboursé ? Il y a un dossier de surendettement, vous serez des créanciers comme les autres. Ils ont voulu pousser ma mère à me déshériter. Parce que je ne donnais pas d’argent. Alors j’ai téléphoné à mon notaire. Elle me dit : mais on ne déshérite pas quelqu’un tant qu’on est vivant. J’ai ma sœur qui m’appelle, mais il est où ton courrier comme quoi tu refuses l’héritage ? Tu l’auras pas. Et c’est vrai que je l’ai ramassé. Les quatre contre moi pendant deux mois. Et j’ai résisté. Et finalement devant le juge, j’avais réagi comme il fallait. C’était peut-être douloureux à passer, un mauvais moment mais finalement, c’est moi qui m’en suis sortie, j’avais fait le bon choix. Je pense qu’il faut passer par la souffrance pour avancer peut-être. J’espère. Donc ma réussite, c’est ma maison.

Moi, je cherche la paix. Là, j’ai pas d’agression extérieure. C’est ça. Simplement. C’est pas simple d’y arriver.

J’ai pris mon chien depuis que je suis en arrêt de travail.

J’en ai chié pendant vingt ans mais j’ai vingt-trois ans de bonheur. J’ai tout construit. Une famille, un mari, un travail, une maison, alors que j’avais rien. Pour moi, Lesneven, c’est une deuxième naissance. J’ai tout laissé dans les côtes d’Armor. Je me suis reconstruite. J’ai tout laissé là-bas et ici, j’arrive à neuf, malgré que j’ai des restes psychologiques. Mais ici, je ne suis pas fille d’Henri, ni de Christiane. De mes parents. Ici je suis arrivée vierge, voilà, c’est ça. Sans préjugés. C’est énorme. Une nouvelle identité. Une nouvelle identité et finalement au bout de vingt ans, on est très bien.

J’ai eu la chance d’avoir la possibilité de me reconstruire. En laissant tout derrière moi, c’est énorme.

Dominique

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