Textes de l’auteur

Textes lus lors de la restitution du 7 mars

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La Pluie

Il pleut

On manque de soleil. On manque aussi de neige. J’aimerais des étés chauds, des hivers froids. Comme chez moi. J’aimerais que mes enfants jouent dans la neige. Ici, il pleut.

Et quand on marche sous cette pluie, sans parler un mot de la langue, avec les enfants accrochés dans le dos, tout se mêle, tout se brouille, on ne distingue plus rien du paysage, on essaie de ne pas s’y noyer alors que l’on sent tout à coup un autre enfant pousser au ventre. On se dit c’est incroyable, je ne l’attendais pas, je pensais ne plus en avoir, c’est un cadeau, un cadeau de la vie. Et on rit dans cette pluie serrée.

Pluie, pluie, pluie. J’ai du mal avec le ui. J’ai aussi du mal avec la pluie.

Et les essuie-glaces à fond dans le jour qui ne se lève pas, c’est fatiguant.

Pluie du matin n’arrête pas le pèlerin. La pluie va tomber sur la terre sèche, emplir la citerne et ça va se lever. J’irai au jardin.

Toutes ces études pour se lever à 5h30 et partir sous la pluie faire le ménage dans un supermarché. Difficile de faire reconnaître ses diplômes quand on vient d’ailleurs. Tous ces papiers.  Ce tas de papiers qu’il nous faut pour une vie normale, et qu’on a du mal à lire, à comprendre. On se demande toujours si on fait bien de les signer, on signe la peur au ventre.

On n’a pas peur de la pluie mais on se dit qu’il serait temps d’arrêter de marcher, et de trouver une maison.  On trouve une église. On dort dans cette église.  Il y fait froid. Très froid. On dort avec tous les vêtements, avec les manteaux. On dort serrés les uns contre les autres. Et je sens tous les enfants contre mon ventre, et dedans celui à venir. Je sens aussi la main de l’homme qui cherche ma chaleur.

La pluie est froide. Pour moi, c’est froid.

Et je n’aime pas laisser les enfants endormis dans le froid de la maison en travaux.

 

L’enfant grandit dans le ventre et arrive dans l’église. On rit. C’est notre enfant tombé du ciel. Après, il faut partir de l’église. On marche à nouveau sous la pluie, avec un enfant de plus accroché au sein. Et on finit par arriver dans cette maison.  On ouvre la valise. On n’a rien. Avec rien on dit : c’est chez nous.

Les enfants vont se lever et partir à l’école avant que je rentre. Il faudrait que je trouve un travail raisonnable. Ils m’envoient en bouche-trou, pas de temps plein, des heures à droite, à gauche, les horaires sont coupés, très tard, ou très tôt. Difficile de s’occuper des enfants avec un travail comme ça.

Et nos enfants sous la pluie courent vers l’école.

J’emmène les enfants à l’école, et après ? La maison, le ménage… il me faudrait un travail. J’aimerais travailler le bois. J’ai la formation mais…

Ui. Pluie et ennui.

Le bois, pour une femme… Le plus difficile, c’est d’avoir une première expérience.

Le plus difficile, c’est la prononciation.

Bientôt neuf heures, le magasin va ouvrir et il reste le plus difficile : nettoyer sous les étals de fruits et légumes. Après, j’aurai fini.

Je n’aurai pas besoin de buter, ni d’arroser. Ce sera facile de nettoyer, enlever une herbe ou deux, sentir les mains remuer dans la terre humide.

Passer mes mains sur des essences précieuses. Frêne, ébène, bois de rose.

Et nos enfants reviennent le soir avec des mots nouveaux. Ils nous les rapportent en cadeau. Ecoute maman, répète. Je répète. A peu près. Avec mon accent. Et les enfants rient. Ils partent en courant avec mes phrases, ils les répètent et ils rient.

Je ouis le bruit de la pluie. On dit ça ? Oui ?

Avec l’anglais on se dit, on parlera partout. Ici, non. Ici,  on ne parle pas anglais, on ne comprend pas l’anglais. Il faut absolument parler le français. L’avantage quand on travaille tôt, c’est qu’on peut aller aux cours l’après-midi.

Non. Comment on dit… ? Ah, je ne sais pas. Il manque toujours des  mots.  Mon ami, mon amour,  lui, sait, il est ici depuis longtemps. Pour moi, c’est nouveau. J’ai bien un dictionnaire, je trouve des mots dedans, mais quand je les assemble, c’est pas du français. C’est ce qu’ils me disent, c’est pas français. C’est quoi alors ?

On attrape le français comme on peut, avec les enfants. Et quand on les  entend courir dehors, avec ceux du quartier, on ne regrette rien, même si des visages nous manquent. On téléphone rarement à la famille, parce qu’on a peur.  On dit juste, ça va ? On entend ça va. Et toi ? Ça va. On raccroche vite, parce qu’on a peur.  On pleure.

Mon ami, mon amour ne comprend pas. Pour lui, c’est facile. Pour moi, non.  Il part au travail, je reste seule, je ne parle pas et ma famille me manque. Heureusement, il y a Skype.

Le ciel s’est dégagé. L’Elorn est moins sombre. Je vais sortir au jardin maintenant. Je passerai par la maison. Je dis la maison, je n’y entre plus, je passe, je la regarde, elle est toujours debout. Et ce sont d’autres qui l’habitent.  Je me souviens de la toute petite maison d’une seule pièce où nous vivions à huit. Et  je me souviens de tous ces dimanches où mon père a construit cette maison de castor.

Comme souvent ici, la pluie brille dans un rayon soudain de soleil. Mes enfants sont beaux dans le soleil. Mon mari aussi est beau qui charrie du béton et monte des murs. Je l’aime. Nous y arriverons. Et puis c’est bientôt l’été, on va faire le voyage, retrouver la famille.

J’ai vu ma mère et ma sœur sur l’écran. Elles sont joyeuses. Je ne suis pas joyeuse ici, même avec le soleil.

 

Et les dernières gouttes de pluie glissent sur les feuilles des arbres, et tombent sur le sol trempé. On sent la chaleur, et l’odeur de la terre chaude après la pluie, on sent les arbres lourds d’eau. J’aime m’asseoir là, dans la flaque de soleil, au milieu des arbres, je m’appuie contre un tronc, j’aime toucher les arbres, je ferme les yeux. Les enfants jouent, je les entends. Je m’inquiète si je ne les entends plus. Ils rient. Ils courent dans le chemin, l’appartement est si petit. Quand j’étais petite je grimpais dans les arbres, je les prenais pour des bateaux, je voyais la mer dans les feuillages, les vagues dans le mouvement des branches, j’abordais d’autres territoires, loin, j’inventais des paysages. Je me disais, un jour je partirai les découvrir.

Il manque quelque chose dans le paysage pour que je sois joyeuse.

Je relève la tête, et le dos, je pose mes mains sur mes reins douloureux, les pieds dans les plants  de pommes de terre, la tête dans le ciel, un avion passe, il emmène mes enfants qui partent loin, moi qui n’ai jamais voyagé, qui n’arrive même pas à prendre la voiture pour aller voir cette vieille tante qui n’habite pas si loin pourtant, les nuages filent

Il  y a trop d’avions qui s’envolent sans moi.

Peut-être un jour aurons-nous une maison avec un jardin. Peut-être aurai-je planté un arbre et peut-être aura-t-il poussé, peut-être sera-t-il devenu suffisamment grand pour qu’on y grimpe.

Est-ce que mon ami, mon amour comprendra si je pars ? Si je repars ?

Peut-être alors que je saurai sculpter.

Il ne comprendra pas. Mais je serai joyeuse.

Peut-être donnerai-je enfin une forme à mon visage ? Un autre visage que celui d’une mère ou d’une épouse.

On dirait que la pluie va revenir.

Un visage de femme enfin. J’aimerais devenir une femme, même si c’est difficile. Et marcher sans crainte sous la pluie.

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Dans la cuisine

C’est depuis toujours, au plus loin de soi il n’y a pas de trêve, aucun mot de secours, aucune phrase dans un carnet, aucun livre qui ferait bouclier, on est nues, on grelotte, dans le froid la tempête, dans le renversement des vagues, on marche un peu penchées, le front contre le vent, on résiste, on sait déjà qu’on est invisible, ou peu s’en faut, on ne veut pas être emportée, ou disparaître, on marche de guingois, on se cogne, on est poussé, repoussé, c’est la cohue, on est si nombreux, personne ne sait combien nous sommes, personne n’a envie de nous compter, on évite soi-même de se mettre dans le lot, on ne trouve pas sa place, ou on la perd, on se retrouve à la queue, les bras ne sont pas assez longs, le souffle trop court, on se recroqueville, on avance sur la pointe des pieds, on n’ose pas frapper à la porte,  on la pousse avec hésitation, ou peur, on se courbe, se contorsionne, on s’assoit de travers, on touche à peine la chaise, toujours quelque chose dépasse, ou déborde, ou manque, on murmure, la voix est inaudible, on articule mal, on est infirme, informe, on frémit, on reçoit un papier, on le saisit, le monde tourne sans nous, comment dire qu’on ne sait pas lire, on s’affole, on tremble, soudain on a perdu ses lunettes

On les a perdues, ou laissées à la maison, oubliées dans la voiture, elles sont cassées, elles ne sont plus à notre vue, etc  etc … des histoires de lunettes, on en a plein le sac

On ramasse quelques mots dans un mouchoir et on part en courant. Dehors, il faut être prudent, il faut être malin, on ne respire pas beaucoup, juste ce qu’il faut, on monte la garde, aux aguets, toujours, toujours, on tourne dans les rues, on longe les murs des médiathèques, on n’ose pas, toujours la même histoire,  on s’épuise, un jour on voit la porte, et devant, d’autres qui nous ressemblent , et qui attendent qu’elle s’ouvre, on ne sait trop pourquoi, on ne sait trop comment, on les suit, on entre dans cette cuisine où il y a des livres.

Assieds-toi

Pose-toi

Repose-toi

Tu veux un café ?

Enlève ton manteau.

Souffle.

La cuisine est propre. Les enfants dorment. Tout est calme.

Une lettre sur la table en formica bleu, une lettre arrivée le matin, après le bal, je ne connais pas l’écriture mais je sais qui m’écrit après le bal.

Je m’assois à la table, j’ouvre mon cahier.

Il m’a soulevée dans ses bras, et ma  robe rouge a vibré sur mes jambes, il m’a dit donne-moi ton adresse, et maintenant il m’écrit.

Mon écriture est posée comme il faut sur les lignes.

 

J’ouvre la lettre, c’est une lettre d’amour, je le sais.

T’as vu ces nœuds, ces pâtés, ces fils cassés, on ne comprend rien.

Je regarde les phrases, les mots

Ça ne ressemble à rien.

Hébétée

Recommence.

Bête, comme ils ont toujours dit.

Et je reçois pleine figure mon cahier souillé de rouge.

Je ne suis pas une bête, j’ai une robe rouge et je danse dans les bras de ce garçon qui m’écrit, quoi ?

J’aimerais recommencer. Et l’enfance, et l’école. Redevenir celle que je n’ai pas été. Repartir du bon pied sur la toile cirée de la cuisine.

J’entends les mots qui murmurent, qui sifflotent, tu nous auras pas, tu nous auras pas.

Des cris, des pleurs, pas de livres sur la toile cirée de l’enfance,  les livres restent fermés au fond du cartable. Les livres n’existent pas.

Je tiens cette lettre dans la main, je tremble, mes yeux s’affolent, respire, respire

N’existe que la grande fatigue de la mère pour que le monde tienne debout malgré tout.

Je connais l’ordre, on commence en haut à gauche, on suit la ligne jusqu’au bout, on va en-dessous à gauche, on recommence, mes yeux se posent sur des petits mots, les petits mots c’est plus facile, j’en reconnais quelques-uns, ils sont petits mais je les tiens, respire, respire,

Les mains engourdies de travail, il ne faut pas lâcher.

Je lis je, je lis tu, je lis le, et de, et la, et qui, encore je, encore tu, c’est nous, les, du, qui, tu, es, la, je crois que c’est ça, tu es la, la quoi ?

Dans la nuit je m’applique à lier et délier les mots qui m’échappent.

C’est fini. J’ai tout lu.

Splendeur de l’échec

Tu parles d’une lettre d’amour. On dirait un bégaiement.

Tu ne comprends rien

C’est quoi un amour qui ne peut pas se lire ?

Tu ne comprendras jamais rien

L’amour, ça doit aller vite, et fluide, et évident, ça doit emporter.

Soir après soir,

Je tremble,

Lettre après lettre

Il va falloir que je lui réponde ? Comment lui répondre ? S’il savait… je ne veux pas qu’il sache…

Je conjure le sort

Mais c’est quoi un amour qui se ment ?

Ça te poursuit dans la vie

Ils nous laissent partir de l’école avec nos mots crasseux, ils croient que ça ne nous fait rien, qu’on ne ressent rien, comme les bêtes

Et ça se reproduit avec les enfants

J’aime comment ses yeux, et sa bouche, et ses mains, comment son rire me traverse, et ses cheveux fous, comment sa peau et sa voix me traversent et ce que tout cela laisse en moi

On ne peut rien y faire

Si je l’écris, rien ne ressemblera à tout ça

C’est ce qu’ils disent

Si je l’écris, ça deviendra un pauvre amour moche

Je dis NON.

Je ne suis pas une bête

Les livres et les cahiers sont ouverts sur la table de la cuisine

J’ai une robe rouge

J’écoute mes enfants apprendre leurs leçons avec l’aide aux devoirs

Et je danse

Le monde n’est pas si sûr de lui que ça.

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La porte fermée

Tu ne comprends pas comment, ni pourquoi, assez vite tout devient étroit, l’école te glisse entre les doigts, ta famille explose, tu ne sais plus où te poser, dans une cage d’escalier, sur la rampe d’un skate-park, tu traînes des après-midis entiers dans des galeries commerciales, tu roules à fond et en boucle sur une rocade la nuit, et tu pousses un grand cri, histoire de croire que tu as encore des ailes,  tu te dis, le monde raconte –t-il la même chose un peu plus loin et tu vas voir, tu traverses ce décor incompréhensible, solderies, usines fermées, tracteurs à l’arrêt, tu reviens, l’eau cogne contre la roche, tu regardes la mer en furie, tu ne peux pas dire mieux, tu installes un canapé sur la plage, la vie est là, en fulgurances, tu fumes, tu bois, tu danses, tu fais l’amour,  au matin la fête est froide, tu rentres la tête dans les épaules, tu marches, tout le monde te connait, tout le monde te regarde, tu colles aux murs, tu mets un écouteur sur les oreilles, tu n’entends plus cette question qui bourdonne autour de toi, qu’est-ce que tu vas faire, qu’est-ce que tu vas faire de ta vie ? Tu disparais. Et puis soudain tu prends peur, dans cette vie à deux balles, tu te mets à frapper à des portes, encore et encore, tu en as la peau des mains écorcée, un jour, on te donne un dossier, on te fixe un rendez-vous, tu viens, mais la porte est fermée.

J’étais inquiet, j’étais impatient, j’avais peur de moi. J’ai tatoué sur mes mains la date du rendez-vous.

Levé en sursaut, j’ai couru hébété dans les rues de la ville, j’ai pris le vent pleine face.

Personne ce matin pour m’emmener, j’ai tendu le pouce sur le bord de la route.

Mon scooter a démarré aussitôt, pourtant il fait froid, j’ai roulé, roulé, pas trop vite, les champs de chaque côté, la lumière dans les arbres, la route comme une rivière.

Ce matin, j’ai fait ce qu’on me demande depuis des mois,  je suis sorti de ma chambre.

J’ai mis du temps à choisir mes vêtements, je voulais bien présenter, et me ressembler, rien n’allait, mon maquillage est raté, trop, j’en ai mis trop.

J’ai traversé la ville, c’était comme renaître,  musique dans les oreilles, j’ai poussé le son, heureuse, j’ai chanté dans les rues, j’ai souri aux fumeurs dehors devant le bar tabac, j’ai acheté un pain aux raisins, j’ai  mordu dedans, j’avais faim pour de vrai.

Et la porte est fermée.

Qu’est-ce qui se passe ?

Nous sommes là

Ho ! y’a quelqu’un ?

Comme vous nous l’avez prescrit.

Ho ! Y’a quelqu’un ?

Et la porte est fermée.

Pourquoi  y’a personne?

Vous nous aviez dit

Vous êtes où ?

Vous nous aviez promis

Vous faites quoi ?

Nous sommes venus

Vous nous entendez ?

Et la porte est fermée.

Dehors, c’est l’hiver, vous savez ? Il fait froid sur le trottoir. Combien de temps nous allons attendre ?

Tu te retrouves avec d’autres, dans le renfoncement d’une porte, à te réchauffer les doigts sur une cigarette et tu te dis, je laisse tomber, tant pis. On t’a rebattu les oreilles avec ce mot, réalité, et c’est ça qu’on te propose ? Un bout de trottoir à partager à plusieurs en attendant qu’il se passe quelque chose ?

Je suis jeune, je suis beau et je veux vivre, une bonne fois pour toutes.

Je veux entrer, m’asseoir à leur table, ouvrir mon dossier, et commencer, enfin.

Je ne veux plus fuir.

Je veux raccrocher.

Ils ne peuvent pas m’abandonner maintenant que je suis là

Pour une  fois que je traîne devant la bonne porte

Je suis quoi pour qu’ils m’oublient comme ça ?

Ça suffit

Ouvrez

Nous n’avons plus de temps à perdre

Ouvrez

Dehors, c’est grand vent,  vous savez ?  Le vent attise la colère.

Tu cries avec les autres, ça fait un peu de buée dans l’air glacé. Tu sors ton portable, tu appelles, tu entends le téléphone qui sonne dans le bâtiment vide, tu raccroches. Tu frottes tes mains l’une contre l’autre, tu tapes des pieds, tu rabats ta capuche, tu remontes ton écharpe. Ça murmure dans la rue. Sur le trottoir en face des passants s’arrêtent, et vous regardent. Tu tournes comme dans une cage. Tu ne veux pas que le couvercle se referme, autre chose existe, tu le sais. Tu le sens quelquefois…
Je me retiens de cogner dans cette porte muette

Ouvrez

Entendre le bruit du bois qui cède

Ouvrez

Le monde tourne sans nous

Ouvrez

Rien ne craque

Rien ne bascule

Tout file, tout se poursuit

Comme si nous n’existions pas

Comme si personne ne voyait

Et pourtant, dehors, ça commence à faire tache devant votre porte.

Sur le trottoir en face, on vous montre du doigt et ça parle plus fort, vous vous resserrez, vos regards se croisent,  vous vous ressemblez, vous avez la même fièvre, les mêmes frissons, un de vous murmure, regardez qui vient. Vos têtes se tournent.

Ne baissons pas les yeux.

Une femme

Ne disons rien

Traverse la rue

Ecoutons

Ne vous laissez pas faire, vous êtes sur le trottoir, laxisme, mais d’autres prennent votre place, qui ne la méritent pas, avec moi ça changera, boulot, dodo, frigo, venez coller quelques affiches, soyez contre, avec nous.

Et notre insolence alors ?

T’es mignonne avec tes cheveux lisses, ton sourire aux grandes dents, tu nous as regardés ? Nous t’avons reconnue avec tes idées puantes sous une façade neuve.

Non, non, non, non, non, non, non. Nous restons là.

Et même nous nous asseyons.

Nous ne bougeons plus.

Nos mains se tiennent, nous gênons le passage, nos doigts se nouent, nous rions, nous sommes les petites bulles, le grain de sable, d’autres vont nous rejoindre, ce sera le printemps, nous chanterons à tue-tête.

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Marie-Rose

C’est le silence de l’après-midi.

C’est-à-dire qu’on entend des bruits de vaisselle dans les offices.

Dans les couloirs des hommes et des femmes sont assis les uns à côté des autres. Ils ne se regardent pas, ils ne se parlent pas. Ils attendent.

Une femme en blanc passe. Elle pousse un fauteuil roulant. On entend le claquement mat de ses sandales.

Le long du mur, se tenant à la rambarde, un homme avance doucement. Ses pieds glissent sur le sol, l’un après l’autre, avec hésitation. Il s’arrête. Reprend son souffle et puis repart.

Quelqu’un murmure : la chaleur, c’est pas bon pour les vieux.

Et puis.

Marie-Rose, Marie-Rose, une voix appelle au loin dans les couloirs, et se répète, et approche. Marie-Rose, Marie-Rose. C’est une voix de femme. Elle dit le prénom deux fois, elle fait une légère pause et elle reprend. Marie-Rose, Marie-Rose. Sur le même ton. Sans fatigue. Sans énervement. Marie-Rose, Marie-Rose, tiens, t’as pas vu Marie-Rose ?

(Vous entendez ? La voix… Vous l’entendez dans les couloirs ? C’est encore elle. Cette femme. Le jour où je suis arrivée, elle était déjà là, elle m’a regardée sans me voir, et m’a dit, tiens, t’as pas vu Marie-Rose ? Elle appelle encore, je l’entends. On ne peut pas l’arrêter. Elle avance, elle avance dans les couloirs, interminables, avec son déambulateur, elle ne se lasse pas. Ni de marcher, ni d’appeler. Marie-Rose, Marie-Rose. Je la regarde passer, je n’ose pas lui dire, asseyez-vous, là, à côté de moi, reposez-vous, il y a une chaise libre, on va parler

(Quelqu’un connaît cette femme qui n’arrête pas d’appeler dans le silence ? Marie-Rose, Marie-Rose. Je l’entends depuis des jours et des jours. Je voudrais lui dire… J’ai connu une Marie-Rose. Une Rosemarie aussi. Une Roselyne. Une Rozenn. Une Rosa. Les prénoms se déclinent. Rosa, rosam, rosae… Les roses aussi. Je cueillais des roses sauvages. J’écrasais les pétales entre mes doigts, le soir après la chaleur. Ça sent bon. Ça sent la rivière. J’y lance les pétales, ils partent avec l’eau. Je suis assise sur une pierre plate, et bleue. Je plonge mes pieds dans l’eau courante. Je ne vais pas aller à l’école aujourd’hui. Je préfère rester là, à rêver devant l’eau. Rien ne l’arrête. J’aimerais que rien ne m’arrête. Mais je ne sais pas nager. Je ne suis pas une anguille, comme certains, qu’on voit sous l’eau

(Elle appelle encore, cette femme des couloirs. Au début, on se dit, c’est bizarre qu’elle appelle, comme ça, ce prénom. Puis on s’y fait. A force, on s’y fait. On l’attend même. Ça fait partie des journées. Comme les repas, ou les soins. On s’assoit dans le couloir, on tend l’oreille, on guette l’appel. Marie-Rose, Marie-Rose. Ça soulage presque de l’entendre

(On m’appelle ? Qui m’appelle ? Etienne peut-être. Il est quelle heure ? Je ne reconnais pas sa voix. Est-ce lui ? Est-ce l’heure ? Les vaches sont dans les champs encore. Et moi aussi. Si la grand-mère me voyait. Je suis pieds nus dans l’herbe craquante de l’été. Etienne ne se met jamais pieds nus, c’est un garçon. Il m’a appris à fabriquer une cape avec des feuilles, attachées les unes aux autres par des brindilles de bois. Nous courons dans le soleil et nos capes vert foncé flottent sur nos épaules

(Elle passe comme un arbre déraciné… Je lui dirais bien… Je lui dirais bien… Marie-Rose… Il y a eu cette tempête…je ne sais plus… un coup de vent, de la pluie…est-ce qu’ils l’avaient annoncé aussi fort ? Tout déborde, les routes coupées, la mer ronge la côte, on l’entend… les dunes s’effondrent … ça fait des trous, des crues…trop ou pas assez…de l’eau partout…c’est ce soir-là que Marie-Rose, je sais bien, je lui dirais bien…

(En aura-t-elle fini un jour d’appeler ? C’est plus possible de l’entendre comme ça

(Dans le jardin au moins on ne l’entend pas

( Il fait chaud, trop chaud, encore l’été, encore des vieux à mourir, chacun seul, oui, avec rien, avec son histoire, et cette femme qui appelle, seule aussi, personne ne lui  répond plus, depuis des années, combien de temps encore, on est nombreux et on est seul, et pas d’air, pas un souffle d’air, comme sur la mer, cette première fois, première traversée, plus de vent , plus rien, le bateau immobile, au milieu de la Manche, à attendre

(C’est beau, c’est vraiment beau, c’est vraiment une belle maison de retraite, on a bien fait, il est bien ici, il est bien dans cette maison de retraite, il est vraiment bien, mais ils ne pourraient pas faire taire cette femme

(Elle n’a fait que hurler cette nuit, j’ai vu ça sur les transmissions, et la voilà encore dans les couloirs, à mettre la pagaille, d’ici à ce qu’ils s’agitent tous

(Je l’ai vu passer, l’homme à la petite sacoche noire…ils ne nous disent rien, mais on sait…il passe avec sa petite sacoche noire et quelqu’un disparaît…un de moins dans les couloirs… une place vide en face de moi à table… vous vous souvenez de monsieur…non, je ne vois plus son visage…l’homme à la petite sacoche noire passe, un autre visage apparaît, en face de moi, à table

(Marie-Rose disparaît… il y a tellement de vent, de pluie, de nuit… on retrouve sa voiture, plus loin…emportée, emportée, Marie-Rose… et la mer n’en finit pas, avec ses vagues

(Et la mer de la Manche s’étend tout autour de nous, bordée sans un pli jusqu’à l’horizon, tout est suspendu, et on attend là deux jours avec la cargaison d’oignons

(Vous nous voyez posés en rangs d’oignons dans les couloirs, à regarder devant, droit devant ? Les chaises libres restent libres, nous ne tournons pas la tête, personne ne prend le risque de la rencontre, les blouses blanches passent, nous font signe, je reviens, elles ne reviennent pas

(Je pensais qu’il était bien ici et puis j’ai vu la chambre, elle n’était pas propre, pas vraiment propre, pas impeccable et cette femme en blanc me répond, est-ce si important ? Mais… Elle me dit aujourd’hui votre papa avait plus envie d’une présence, et de parler, j’ai pris du temps pour ça, nous sommes allés dans le jardin, alors oui, je n’ai pas balayé dans les coins, mais est-ce si important ?

(Cette chambre n’est pas une chambre, je dors là, oui, maintenant je reste à dormir, je serai là aussi demain, et les jours suivants, mais je n’habite pas ici, qu’est-ce qu’ils croient ? Ils voulaient que j’apporte quelque chose de chez moi, mais quoi ?  Rien.  Ça suffit, les souvenirs. Ici je suis placé, je les entends le dire, on l’a placé en maison de retraite, alors. Alors je n’ai pas fini de vivre

(Tout ce que j’ai vécu, c’est pas grand-chose au final. La terre, la terre et encore la terre. Le résumé est vite fait. Né àToul y gwin, mort à l’hôpital. Toul y Gwin. Le coin du blé. Y’avait pas du blé partout. Il fallait une terre riche. Et je suis né dans le coin où il y avait la meilleure terre. Toul y gwin. Le coin du blé.

(Des étés entiers dans les champs… Pourtant on n’était pas loin de la mer. Mais les vacances, c’était chez la grand-mère, dans les Monts d’Arrée. On aurait préféré aller à la mer. Mais c’était la famille, ça ne coûtait rien

(Tout ce qui me traverse parfois… Des visages, surtout des visages… Et je ne dis rien, à qui dire ça ?

(Et je me tais, et nous nous taisons

(Tous nos silences, les uns à côté des autres

(Tous nos corps hantés de choses muettes

(Il y a trop de silence ici, c’est pour ça qu’elle crie

(Je lui dirais bien… vous savez bien que Marie-Rose… Vous le savez, ça a été écrit dans le journal…

(On ne fait plus grand-chose, lire le journal, regarder le Tour de France, il part d’Angleterre maintenant

(Et au bout de deux jours, le vent est revenu, il nous a poussés vers l’Angleterre, avec nos oignons, mon père m’attendait de l’autre côté, j’avais onze ans

(Va-t-en savoir avec le vent, avec la mer… elle a été rejetée sur la plage, ils l’ont dit dans le journal… elle a dû le lire, ils ont dû lui dire… Marie-Rose a été rejetée sur la plage… Des années que je ne l’avais pas entendue… et tout à coup dans le couloir Marie-Rose, Marie-Rose… j’ai reconnu la voix aussitôt … je la voyais tous les soirs descendre le chemin et aller crier sur la plage … elle passait devant ma fenêtre, avec le vent qui portait vers chez nous, la voix arrivait, on entendait Marie-Rose, Marie-Rose… et quand on la croisait qui remontait, elle nous regardait sans nous voir et elle disait, tiens, t’as pas vu Marie-Rose ?

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Les mouettes sont revenues !

Les mouettes sont revenues

Qui a crié ?

Applaudissons. Applaudissons-nous. Nous le méritons. Ce sera notre dernier geste, peut-être le plus beau. J’ai lancé ça, et tout le monde a suivi. C’est énorme. Toutes ces mains qui claquent ensemble. Et on sait pourquoi. C’est fou. Ça fait du bien. Comme une averse. Enfin je  lâche. J’aimerais que ça ne s’arrête pas. Mais quelqu’un a crié.

Les mouettes sont revenues !

Je les entends. Flappements d’ailes, cris aigus, elles sont là. Il faut que j’apprenne à comprendre le monde autrement, bientôt je ne verrai plus rien, je le sais,  déjà des ombres passent l’après-midi devant mes yeux. Les mouettes… Pour elles, c’était garde-manger à ciel ouvert…Si les mouettes reviennent… Il ne faudrait pas croire…

Taches blanches de leur ventre, de leurs ailes, où vont nos rêves maintenant ? Gamin,  les pieds dans le ruisseau, ou à courir dans les bois, on imagine autre chose … Mais l’usine est vorace… J’ai dix-sept ans, il fait chaud, le soleil découpe des ombres nettes sur le parking, et ça pue. Je viens pour un job d’été, j’y reste trente-quatre ans…

Et le nom de l’usine est maintenant dans toutes les bouches,  il perce les conversations, au détour de chaque phrase dans le brouhaha des retrouvailles, bonjour, bonjour, ça fait longtemps, les voix montent, ça fait longtemps, oui, et descendent, elles se raccrochent les unes aux autres, tu te souviens ?

Ça fait drôle de revenir ici. Toutes ces nuits passées sur ce parking. Nuits blanches, nuits d’attente et d’inquiétude. Plus de sommeil… seule la nécessité d’être là, autour du feu, à se connaître finalement, tu te souviens ?

Et maintenant soudés à jamais

Les carcasses, c’est ça qu’elles cherchent les mouettes, les carcasses. L’odeur des carcasses… toujours dans le nez…combien de temps encore ? Et dans l’épaule, la fréquence du geste. Et dans le dos, le poids des bêtes.

C’était dur mais c’était notre vie. Toute notre vie.

Badges, gobelets, tee-shirts…Petites taches roses dans la nuit…Notre monde palpite encore… de plus en plus ténu…il s’efface,  avec la mer qui monte… petites taches rouges sur la plage… des pommes tombent sur le sable… des roses sont déposées par les vagues,  avec les algues… eau douce, eau salée, tout se mélange… … je m’allonge contre la roche…l’air marin…le sous-bois…je m’endors. Un frémissement. J’ouvre les yeux. Des lézards courent sur ma peau. Je ne bouge pas. Soudain, ils disparaissent.

C’est quand elles sont parties qu’on a compris. Plus un cri. Plus rien. La ville entière dans le silence. On les a encore dans les oreilles, on ne les entend plus. Leurs cris rauques… elles piaillent, se querellent… elles étirent la tête et le cou, elles ricanent, et brusquement elles plongent vers le sol, se laissent tomber sur la viande, en arrachent un lambeau … Je n’ai pas pu m’empêcher.  Quand je les ai vues tourner au-dessus de nous tous, en train d’applaudir,  j’ai  oublié. Les mouettes sont revenues ! Comme si tout pouvait recommencer. J’ai crié.

Regarde !

Et son pouce fait glisser mon visage sur l’écran de son portable, mon visage qu’on a vu partout, journaux, télés… je le vois, de photo en photo notre histoire se répète, je revois, tous  les visages tendus, comment leur dire, ils ne le savent pas encore mais ils se doutent, il est 17h00 ce jour-là, je m’approche du micro

C’est le grand silence

Les cris des mouettes, en bande son quotidienne, et continue, ça m’agace,  je ferme les fenêtres, mais j’entends, forcément, et ça parle de plus en  plus, je ne peux pas rester comme ça, indifférente, à boire mon thé le matin en lisant les journaux, le nom de la ville en gros titres

Et je trouve les mots, encore une fois je les trouve, je les ai toujours trouvés, je n’en reviens pas

Au début un peu timide, oui, sur le parking, je ne connais personne,  mais la fermeture de l’usine c’est l’affaire de tous, c’est la mienne aussi, je viens ici, j’apporte de quoi manger, ou boire, quelquefois je reste…

 

Je parle, je parle pour nous tous, mais est-ce qu’on nous entend ?

J’ouvre les yeux, le monde me stupéfie

 

Les mots dans la nuit prennent une autre ampleur, les chiffres deviennent effrayants

Après, je passe tous les soirs, je ne peux plus être ailleurs.

 

Et malgré cela on tient,  encore et encore, malgré les doutes, on tient quand on n’en peut plus

Et quand ils me croisent dans la rue, ils me sourient, on vous a vue sur le parking.

 

24h sur 24

J’affiche la page, 7000 nous suivent

On discute, on crie, on rit, on pleure,  on s’engueule aussi, forcément, on chante…

La vie est là

Les voix sont plus fortes, elles résonnent dans la nuit, proches, lointaines, j’en reconnais certaines, elles racontent, encore et encore, et les mains ont de grands gestes… nous sommes déjà dans la légende… Les enfants ne l’écoutent plus, ils font voler des ballons de couleurs, ils tapent dedans du bout des doigts, les ballons rebondissent doucement, tête, bras, épaules, plus haut, plus haut… Les yeux des enfants brillent…

 

 

Les yeux des renards,  par dizaines en points lumineux sur la plage, tout autour de moi…Je ne vais pas attendre le cri des mouettes, je vais reprendre où j’en étais …J’ai 17 ans, c’est la nuit, j’ai tendu des filets, l’horizon est dégagé, des bateaux passent au loin, j’aimerais embarquer… Je m’assois dans un creux, les genoux repliés, j’ouvre mon carnet de dessin… ça s’est interrompu là… reprendre …

 

Retour à la normale, ça veut dire quoi ? Plus rien n’est normal. Je me réveille en sueur, il est quatre heures du matin, avant je me levais, maintenant j’attends, quoi ? Je ne sais pas. Les yeux ouverts, je regarde le plafond, l’heure s’affiche en rouge, ça fait une lumière diffuse dans la chambre, j’allonge la main, plus loin le drap est froid, tu n’es plus là, étions-nous si fragiles ?

C’est étrange mais j’ai peur quand le téléphone sonne.

Faut pas pleurer, faut continuer d’exister, il faut, il faut, il faut manger de ce gâteau, attaquer le rose du sucre glace à la petite cuillère, le laisser fondre dans la bouche…

Des ombres jouent sur les sourires, les visages sont éclaboussés de lumière, ils se mêlent, se fondent, sous les guirlandes électriques, dans la lueur du feu, les musiciens jouent, les mains se prennent, les coudes se serrent, tout danse en silhouettes devant les flammes, on tend les mains vers les palettes, les pneus qui brûlent, on se réchauffe dans la nuit, dans l’oubli, des coups résonnent dans la poitrine, en échos sombres, ça bat, ça bat, je te regarde dans l’embrasement, c’est fini, notre peau laissée sur le tapis, ça flambe encore un peu, dernières flammes, cendres, poussière qui volent… C’est fini.

 

Le feu d’artifice éclate, les têtes se lèvent. Les mouettes se rassemblent, s’agitent, s’envolent, personne ne les voit. Une dernière fusée, un cri, un battement d’ailes.

C’est fini.

 

 

 

 

 

 

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